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Les injures homophobes et la construction d’identité des homosexuels. 8/8

n629557409156250223.jpg Article de Patrick Hannot.

Remarque importante: Cette étude comprend en fait seize chapitres sans compter l’introduction et la conclusion. Pour des raisons de confidentialité, six chapitres seulement ont été publiés dans mon blog. Les dix autres chapitres analysent la partie empirique de l’étude. Les personnes qui seraient intéressées par leur lecture sont priées de prendre contact avec moi. Voici pour finir la discussion et la conclusion.

Discussion. 

Arrivé au terme de cette étude sur les injures homophobes et la construction d’identité des homosexuels, le moment est venu de dégager quelques traits saillants des résultats obtenus. Mon échantillon de sujets est évidemment beaucoup trop petit pour que mes résultats aient une portée universelle, mais nous avons là dix-huit hommes habitant en Belgique et qui ont en commun leur orientation homosexuelle. Au-delà de ces points communs, nous constatons que leur histoire personnelle, leur rapport à l’injure, leur rapport à leur homosexualité sont très différents. Lors de mes entretiens, j’ai d’abord cherché à déterminer le moment de la découverte de leur homosexualité. À partir de là mes questions ont porté sur l’injure et ses effets, soit avant leur internal coming out, soit après. Je m’attendais à certains résultats, mais je dois dire que j’ai aussi été surpris par d’autres. Voyons cela par le détail. Que presque tous mes sujets aient entendu des injures homophobes avant leur internal coming out, c’est un résultat auquel je m’attendais, tant ce type d’injures est banalisé y compris chez les plus jeunes enfants. J’ai été surpris de constater qu’un tiers de mes sujets déclarent avoir été la cible d’injures homophobes. Un tiers, c’est beaucoup, dès lors qu’il s’agit d’une période de leur vie où ils n’avaient pas conscience de leur homosexualité. Cela veut-il dire que les autres en avaient conscience ? Est-ce par hasard ? On pourrait en effet concevoir que ces injures soient adressées à tout le monde et que, de temps en temps, elles touchent des jeunes qui, plus tard, découvriront leur homosexualité. Il faut aussi tenir compte d’un biais important, celui de la mémoire et de la reconstruction de souvenirs. Les sujets peuvent atténuer certaines réactions ou les exagérer, ils peuvent surtout contaminer des souvenirs antérieurs à leur internal coming out avec des souvenirs postérieurs. Que tous mes sujets aient entendu des injures homophobes après leur internal coming out, c’est aussi un résultat auquel je m’attendais. Mais ma surprise a été grande de constater que presque tous déclarent avoir été victime de ce type d’injures. Les résultats de l’étude montrent que ces injures provoquaient des réactions immédiates chez mes sujets. C’était ma première question de recherche.  L’injure spécifique, celle qui est adressée directement à l’injurié conduit à un ‘vidage narcissique’, une sorte de panique, qui l’empêche de se défendre. Elle semblait effectivement laisser mes sujets sans voix et sans autre réaction qu’une panique qui empêchait toute intervention. L’injure non-spécifique, celle qui ne lui est pas directement adressée, peut l’amener à une angoisse paranoïde liée à un sentiment d’impuissance et d’écrasement. Il m’a été plus difficile de cerner ce sentiment d’impuissance et d’écrasement, mais une chose est certaine, mes sujets se gardaient bien de réagir à une injure non-spécifique afin de ne pas se dévoiler et prendre le risque de s’exposer eux-mêmes à l’injure. Les résultats de l’étude montrent également que des stratégies étaient mises en place pour vivre avec la blessure de l’injure homophobe. C’était ma deuxième question de recherche. L’injurié est blessé, il n’a pas envie de se retrouver à nouveau confronté à l’injure. Deux attitudes, diamétralement opposées peuvent alors se développer. La première consiste à garder la plus grande discrétion sur son orientation homosexuelle. Il s’agit d’essayer de ne pas offrir une prise à l’injurieur. Cette position est évidemment inutile en cas d’injure non-spécifique, mais elle permet peut-être d’éviter les injures spécifiques. La deuxième attitude consiste à revendiquer cette orientation homosexuelle. C’est probablement une fanfaronnade. Elle donne l’impression d’être bien à l’aise son homosexualité. L’avantage est que l’injurieur est décontenancé. L’injure semble n’avoir plus d’effet et donc elle perd de son intérêt. Enfin, les résultats de l’étude montrent que les injures homophobes pourraient avoir des conséquences sur le processus identitaire. C’était ma troisième question de recherche. Mes sujets ont élaboré certaines stratégies de protection de l’estime de soi, comme la mise en place de désidentificateurs, un contrôle de l’information sur son « stigmate », comme dirait Goffman, qui va dans le sens d’une plus grande discrétion, ou bien la revendication d’une identité négative, c’est-à-dire la fierté d’être homosexuel. Dans la lutte pour la reconnaissance qui est propre à tous les êtres humains, mes sujets ont souvent été confronté à un déni qui s’exprimait sous les trois formes de mépris répertoriées par Honneth : l’agression physique, l’humiliation, le dénigrement social. Notons que l’humiliation qui est souvent évoquée dans les entretiens consiste en un doute sur la virilité ce qui semble provoquer une grande souffrance chez mes sujets. À cet égard, le film La Cage aux Folles est souvent évoqué comme l’œuvre la plus exemplative d’une fausse image de l’homosexualité. Pour se construire une identité sociale, mes sujets se sont, pour la plupart, reconnus comme membres de la communauté homosexuelle, même pour une courte période au moment de la découverte de leur homosexualité. Ce sentiment d’appartenance a donc joué son rôle, celui de renforcer l’estime de soi, même si beaucoup d’entre eux ne se reconnaissent plus dans une communauté dont ils reconnaissent l’utilité, mais qu’ils trouvent hétérogène et peu représentative de leur mode de vie. J’en viens maintenant à mon hypothèse de départ : Les injures homophobes entendues par un individu dès son plus jeune âge, c’est-à-dire avant même qu’il ne connaisse son orientation sexuelle, ont, lorsque cet individu s’avère être homosexuel, un impact négatif sur l’acceptation de son homosexualité (internal coming out) et retardent, ou empêchent, la possibilité d’en parler à son entourage (external coming out). Les résultats obtenus dans cette étude, montrent que, pour mes dix-huit sujets, les injures ont pu avoir un impact négatif sur l’acceptation de leur homosexualité. C’est un impact qu’il est évidemment difficile de mesurer, car les injures ne sont pas seules en cause. L’image négative de l’homosexualité a un impact tout aussi négatif. Le modèle familial (hétérosexuel) proposé ne peut que renforcer la difficulté de s’accepter comme différent. C’est donc tout un contexte négatif, où l’injure est sans doute l’élément le plus blessant, qui pèse sur l’acceptation de son homosexualité et qui retarde, ou empêche, la possibilité d’en parler à son entourage. 

Conclusion 

Par prudence, j’ai intitulé cette étude: Les injures homophobes et la construction d’identité des homosexuels. Je n’ai pas voulu, dès le départ, parler de l’impact des injures homophobes. Cet impact est pourtant apparu au fil de mes entretiens avec mes dix-huit sujets, même s’il reste difficile à isoler d’un contexte général négatif qui entoure l’homosexualité. Aborder le sujet de l’injure est un travail complexe qui nécessite l’approche conjuguée de la linguistique, de l’histoire de la pensée, de la psychologie et de la sociologie. Entreprendre de parler d’un sujet aussi vaste que l’homosexualité est encore plus difficile. J’ai donc conscience de n’avoir qu’effleurer une problématique.  Pour ce qui est de l’effet des injures homophobes sur la construction d’identité des homosexuels, je pense qu’une approche psychosociologique ne suffit pas. Car une question primordiale reste posée : Pourquoi injurie-t-on les homosexuels ? La réponse est peut-être d’ordre anthropologique et nous fait remonter à la préhistoire. L’homme primitif n’a qu’une volonté à part survivre, c’est de maintenir l’ordre cosmique. Les religions, les traditions, les lois alimentaires n’ont pas d’autres buts. Tout doit rester en place, ce qui n’est pas à sa place est tabou. Le changement fait peur. Dès les origines, l’homosexualité est donc considérée comme un comportement tabou. D’une certaine manière, c’est toujours le cas aujourd’hui. Qu’est-ce qui dérange chez l’homosexuel ? C’est que l’on considère qu’il n’est pas tout à fait un homme. On lui attribue des attitudes féminines (qui ne sont pas toujours vérifiées). C’est donc un homme qui n’est pas à sa place d’homme. Et qu’est-ce donc que la place d’un homme ? La réponse pourrait être longue. Rappelons-nous simplement que : « Les garçons ne pleurent pas ! » et « Tu ne vas quand même pas te conduire comme une fille ! » Oui, ce que l’on injurie à travers les homosexuels, ce sont finalement les femmes. Je laisse la parole à l’un de mes sujets, A., qui affirme : « Ce sont des considérations machistes. C’est le féminin qui est rejeté. Ce qui doit changer, c’est le rapport que les hommes ont avec les femmes. Quand ce rapport sera amélioré, il n’y aura plus d’homophobie. » Il serait, dès lors, intéressant d’effectuer une étude semblable à la mienne auprès de lesbiennes et de comparer les résultats. L’autre question, c’est que pouvons-nous faire ? Faut-il légiférer ? Une loi contre l’homophobie permettrait-elle d’endiguer les comportements et les injures homophobes ? J’en doute fort. Il y a des lois pour condamner l’antisémitisme, par exemple, cela n’empêche en rien certains énergumènes de profaner des tombes juives ou de mettre le feu à des synagogues. Alors faut-il renoncer à une loi spécifique à l’homophobie ? Il y a l’exemple de la France qui, le 30 décembre 2004, a crééla Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Égalité. Elle punit les injures envers une « personne ou un groupe de personnes à raison de leur orientation sexuelle. » Le député UMP du département du Nord, Monsieur Christian Vanneste, qui avait farouchement combattu ce texte, a été le premier condamné, en France, pour homophobie. Il avait affirmé : « Je n’ai pas dit que l’homosexualité était dangereuse, j’ai dit qu’elle était inférieure à l’hétérosexualité. Si on la poussait à l’universel, ce serait dangereux pour l’humanité. » Les tribunaux ont considéré que cette affirmation constituait une injure. Son effet est d’autant plus important qu’elle provient d’une personne faisant autorité. Alors faut-il une loi contre l’homophobie ? Ou bien faut-il plutôt éduquer la population ? Faut-il avoir une attitude active comme celle de la Communauté Française de Belgique, qui a fait distribuer dans les écoles primaires et secondaires un  manuel pédagogique intitulé « Combattre l’homophobie » ? La parole est aux juristes et aux politiques. 

Les injures homophobes et la construction d’identité des homosexuels. 7/8

Remarque importante: Cette étude comprend en fait seize chapitres sans compter l’introduction et la conclusion. Pour des raisons de confidentialité, six chapitres seulement seront publiés dans mon blog. Les dix autres chapitres analysent la partie empirique de l’étude. Les personnes qui seraient intéressées par leur lecture sont priées de prendre contact avec moi.

 n6295574091562502235.jpg Article écrit par Patrick Hannot.

Chapitre 6  Les injures homophobes. 

6.1. Introduction. 

L’homosexualité n’est pas une évidence comme la couleur des yeux ou de la peau. Elle se découvre généralement à l’adolescence par le sujet lui-même. Elle s’impose à son psychisme, à l’intimité de son être. Il est amené alors à se poser des questions non seulement sur son orientation sexuelle, mais aussi sur son identité et sur sa « normalité ». Ce questionnement conduit à ce que j’appelle l’internal coming out, c’est-à-dire l’acceptation de soi en tant que personne homosexuelle. Car c’est bien de personnalité dont il s’agit et pas de comportements. On peut très bien s’accepter comme homosexuel sans avoir jamais eu de comportement homosexuel et, à l’inverse,  on peut avoir un comportement homosexuel sans jamais accepter son homosexualité. Ces deux cas de figure constituant des formes différentes de refoulement. Ce n’est qu’après la démarche interne de l’internal coming out que peut prendre place ce qu’il est convenu d’appeler le coming out, c’est-à-dire la démarche qui consiste à révéler son homosexualité à son entourage. Une entreprise qui n’est jamais une sinécure. « Ce qui caractérise l’homosexuel, c’est qu’il est quelqu’un qui, un jour ou l’autre, est confronté à la décision de dire ce qu’il est, tandis que l’hétérosexuel n’a pas besoin de le faire puisqu’il est présupposé que tout le monde l’est. Le rapport au « secret » et à la gestion différenciée de ce « secret » dans des situations différentes est l’une des caractéristiques des vies homosexuelles. »[1]  Le coming out est une démarche qui, contrairement aux idées reçues, ne consiste pas seulement à dire à ses parents que l’on est homosexuel. C’est une démarche qui se répète tout au long de la vie et qui repose sur un questionnement constant : « Puis-je lui faire confiance ? Va-t-il m’accepter ? » Bien évidemment, ce questionnement était impensable autrefois et l’est encore dans bon nombre de sociétés. Si je m’en tiens aux sociétés occidentales, il faut attendre le début des années 1970 pour que les homosexuels revendiquent la possibilité de vivre sans cacher cet élément essentiel de leur personnalité. Avant cela, l’homosexualité se vivait en secret. Les sociétés occidentales chrétiennes l’ont tour à tour considérée comme un péché, une déviance, une tare ou une maladie. Le vocabulaire utilisé au cours de siècles pour la désigner est un bon indicateur de l’évolution des mœurs. Ce qui suit est donc une sorte de répertoire, un inventaire. C’est de l’injure elle-même dont il s’agit ici et non pas de ses conséquences. 

6.2. L’évolution du vocabulaire de l’homosexualité masculine. 

Lorsqu’il s’agit d’évoquer ou de désigner le désir d’un homme pour un autre homme, ou d’une femme pour une autre femme, ainsi que les comportements qui s’y rapportent, nous nous heurtons à un problème de vocabulaire. C’est que l’homosexualité se décline dans un champ sémantique vaste, varié et constamment en évolution. La désignation de l’homosexualité masculine a suscité dans l’histoire des sociétés humaines une bien plus grande inventivité que celle de l’homosexualité féminine. Peut-être parce que celle-ci était moins visible, sans doute parce qu’elle portait moins à conséquence puisqu’elle ne concernait que les femmes dont le rôle est resté secondaire dans l’histoire humaine jusqu’à la fin du 20ème siècle. 

6.2.1. L’expression du mépris ou de la dérision. 

Même en se limitant à la désignation de l’homosexualité masculine dans la langue française, force est de constater que les périphrases, substantifs et adjectifs sont nombreux, comme le démontre le philosophe Claude Courouve.[2] Ils sont également liés à une époque ou à un contexte particulier. Ainsi bardache, amour philosophique, mignon, bougre étaient à la mode au 16ème siècle ; infâme, hérétique, ganymède sont du 17ème ; amour socratique ou mœurs socratiques, Ordre de la Manchette, mœurs grecques sont des expressions du 18ème siècle ; uraniste est utilisé à la fin du 19ème siècle. Certains termes ont été en usage pendant plusieurs siècles. Ainsi, sodomite[3] remonte au 13ème siècle et a été utilisé jusqu’au 19ème ; pédéraste, qui date du 16ème siècle, et inverti, en être, être de la confrérie qui datent du 18ème ont été utilisés jusqu’au 20ème siècle ; tante, pédé et pédale sont issus de l’argot des prisons du 19ème siècle et restent utilisés de nos jours.  Toutes les expressions et tous les termes que je viens de citer sont injurieux. Qu’ils fassent appel au mépris où à la dérision, ils expriment une condamnation morale. Il faut attendre la fin du 19ème siècle pour voir apparaître un terme qui se veut scientifiquement neutre : homosexuel

6.2.2. La volonté de neutralité. 

Les termes allemands homosexualität et homosexual, ce dernier pouvant être utilisé comme substantif ou comme adjectif, ont été inventés en 1869 par Benkert, un médecin hongrois. Ils ont été repris à partir de 1880 par les psychiatres allemands, notamment Krafft-Ebing. Leur traduction française, homosexualité et homosexuel, date de 1891. Le terme homosexuel, mot artificiellement créé sur une étymologie gréco-latine qui doit se charger de nous rappeler son caractère scientifique, succède à antiphysique, autre terme prétendument scientifique datant du 18ème siècle et dont l’étymologie grecque semble le décalque de l’expression contre nature appartenant au vocabulaire antique et médiéval. On assiste donc à un glissement sémantique qui part de la condamnation théologique pour aboutir à la neutralité médicale. 

6.2.3. Un terme librement choisi. 

C’est vers la fin des années 1960 que le mot anglais gay, qui désignait jusque là le libertinage, a été rapporté à l’homosexualité. L’usage du mot, comme substantif ou comme adjectif, se généralise en français sous sa traduction gai. Ce terme franco-anglais, que l’on oppose à straight (hétéro, régulier), présente de nombreux avantages. Tout d’abord, il a des racines dans un texte français du 16ème siècle où il désigne des amours homosexuelles ce qui peut justifier son adoption[4]. Ensuite, il a été forgé et choisi par les homosexuels eux-mêmes. Enfin, il n’a pas de connotation négative ou médicale, mais constitue au contraire une présentation positive, optimiste, de l’homosexualité. 

6.2.4. Les termes politiquement incorrects. 

Le terme gay reste néanmoins peu répandu aujourd’hui, même parmi les homosexuels. Les hétérosexuels qui veulent paraître tolérants utilisent généralement le terme homo. Ces deux termes constituent le vocabulaire politiquement correct en la matière. Dans la vie courante cependant, le terme pédé est beaucoup plus répandu ainsi que les termes tante et tapette et tous leurs dérivés. 

6.2.4.1. Pédé, pédale. 

Pédé est à l’évidence l’abréviation de pédéraste. Le terme apparaît tout d’abord dans l’argot des prisons au 19ème siècle, puis on le retrouve dans l’argot des collégiens vers 1930, époque où apparaît la variante pédale. C’est vers la fin du 20ème siècle que l’on retrouve parfois l’écriture phonétique PD

6.2.4.2. Tante, tantouze. 

Le terme tante pour désigner un homosexuel apparaît dans le vocabulaire des prisons dans la première moitié du 19ème siècle. Il désigne alors un homme qui accepte des relations homosexuelles pour de l’argent. À l’origine, la tante était le surnom de l’épouse du concierge de la prison. Le terme va, par la suite, désigner n’importe quel homosexuel. Tantouze est un dérivé introduit à la fin du 19ème siècle. 

6.2.4.3. Tapette, tarlouze. 

Tapette est signalé au milieu du 19ème siècle comme étant synonyme de tante. Comme ce dernier terme, il est alors associé à la prostitution masculine et au chantage qu’elle permettait parfois d’exercer. Il pourrait être la féminisation de tapin. Par la suite, tapette va désigner n’importe quel homosexuel. La fin du 19ème siècle voit apparaître le diminutif tata. Au siècle suivant, ces termes désignent également un homme efféminé. Tarlouze semble être un dérivé plus récent. « Tapette a reflété et entretenu, pendant près d’un siècle, l’animosité populaire à l’égard des individus efféminés, ou supposés tels du simple fait de leur goût pour leur sexe. »[5] 

6.3. Conclusion. 

Comme je le disais plus haut, certains termes ont été en usage pendant plusieurs siècles. Aujourd’hui, il y a une juxtaposition de termes, car il y a différents niveaux de langage lorsqu’il s’agit de désigner les homosexuels. Le terme pédé est extrêmement répandu dans le langage populaire,. Il est utilisé par les homosexuels eux-mêmes. Le terme actuellement le plus correct est ‘homosexuel’, d’un usage courant, même s’il est contesté par certains homosexuels qui lui préfèrent le terme ‘gay’. Le terme tapette, ou ses déformations modernes tafiolle ou tarlouze sont réservés à l’ironie ou au dénigrement. Il est intéressant de constater qu’une même personne peut utiliser chacun de ces termes en fonction du contexte. C’est, du moins, ce que mon étude empirique donne à penser. 


[1] Didier ÉRIBON, op. cite. p. 84.

[2] Claude COUROUVE, Vocabulaire de l’homosexualité masculine, Paris, Payot, 1985. 

[3] Je me dois de préciser que le terme sodomite recouvrait, au Moyen Âge un champ très vaste qui désignait toute personne dont les pratiques sexuelles empêchaient la reproduction (coït interrompu, masturbation, zoophilie, homosexualité, etc.).

[4] Ibidem, p. 111. 

[5] Ibidem, p. 212. 

Les injures homophobes et la construction d’identité des homosexuels. 6/8

Remarque importante: Cette étude comprend en fait seize chapitres sans compter l’introduction et la conclusion. Pour des raisons de confidentialité, six chapitres seulement seront publiés dans mon blog. Les dix autres chapitres analysent la partie empirique de l’étude. Les personnes qui seraient intéressées par leur lecture sont priées de prendre contact avec moi.

 n6295574091562502234.jpg Article écrit par Patrick Hannot.

                                                                                           Chapitre 5 

La pragmatique de l’injure. 

5.1. Introduction. 

L’injure est un phénomène quotidien difficile à cerner car il y a « confusion entre ce qui est, d’une part, la conséquence d’un acte ou d’une parole, et, d’autre part, l’acte ou le mot lui-même. »[1] C’est ainsi qu’on peut injurier quelqu’un sans prononcer un seul mot d’injure. Même si je passerai brièvement en revue un répertoire moderne des injures homophobes[2], ce qui me semble important c’est, avant tout l’étude psychologique de l’injure et essentiellement son approche pragmatique au sens où la pragmatique est ce domaine de la linguistique qui étudie les effets de communication. 

5.2. Définition de l’injure. 

Avant d’entreprendre une étude psychologique de l’injure, il convient d’être précis sur le terme employé. Ainsi, faut-il parler d’injures ou d’insultes ? « Les étymologies soulignent que ces termes indiquaient au départ des actes néfastes pour autrui. Insulter (insultare : sauter sur), c’est faire acte d’agression, et injurier, c’est provoquer des dommages. »[3] Nous pouvons donc considérer qu’une étude des insultes concernerait le point de vue de l’agresseur alors que l’étude des injures concerne celui de l’agressé. Par ailleurs, « le terme injure a reçu la préférence dans les textes de loi. Certains l’expliquent par l’étymologie puisque le latin injuria était une notion de droit romain désignant une injustice, une violation, terme venant lui-même de jus, juris, le droit, la justice. »[4] Je parlerai donc bien d’injures, mais en me limitant aux injures verbales. 

5.3. Les actes de langage. 

La pragmatique est cette partie de la linguistique qui s’occupe de la langue et de l’usage qu’en font les locuteurs lorsqu’ils communiquent. C’est incontestablement John Langshaw Austin, philosophe et professeur à Oxford, qui a ouvert la voie de l’analyse des actes de langage. Il a mis particulièrement en évidence ce qu’il appelle les énoncés performatifs, c’est-à-dire les affirmations qui ne décrivent pas un fait, ou n’affirment pas un état, mais, dans les circonstances appropriées, produisent une nouvelle réalité.  « Quand je dis, à la mairie ou à l’autel, etc., « Oui », je ne fais pas le reportage d’un mariage : je me marie. Quel nom donner à une phrase de ce type ? Je propose de l’appeler une phrase performative ou une énonciation performative ou – par souci de brièveté – un « performatif ». (…) Ce nom dérive, bien sûr, du verbe perform, verbe qu’on emploie d’ordinaire avec le substantif « action » : il indique que produire l’énonciation est exécuter une action. »[5]  Ainsi lorsque l’officier d’État civil dit : « Je vous déclare unis par les liens du mariage », ou quand le prêtre asperge d’eau le front d’un enfant en disant « Je te baptise »,  ils ne font pas que décrire ou affirmer, même si les phrases dites « ont l’air, à première vue, d’affirmations – ou du moins en portent-elles le maquillage grammatical. »[6] Ce sont des phrases qui perform an action, des phrases qui créent. Ce sont des performatifs. Le lieu, les circonstances et la qualité du locuteur revêtent évidemment une grande importance. Prononcer les mêmes phrases en n’étant ni officier d’État civil, ni prêtre, ne modifiera en rien la réalité de celui à qui ces phrases seront adressées.  « Il doit exister une procédure, reconnue par convention, dotée par convention d’un certain effet, et comprenant l’énoncé de certains mots par de certaines personnes dans de certaines circonstances. De plus, il faut que, dans chaque cas, les personnes et circonstances particulières soient celles qui conviennent pour qu’on puisse invoquer la procédure en question. »[7]  Cet aspect rituellique de certaines phrases ou de certains mots est aussi vieux que le langage. Il est le propre de la pensée magique. Parler de la mort de quelqu’un, c’est provoquer la mort de quelqu’un, pour certaines personnes superstitieuses. Nous le retrouvons dans le champ du religieux. Les Juifs pieux ne doivent pas prononcer le nom de Dieu. Lorsqu’ils lisent le tétragramme sacré (YHVH, qui devrait se prononcer Yahvé), ils prononcent Adonaï, ce qui signifie Seigneur. Pour quelle raison ? Parce que, dans l’orient ancien, la tradition veut que nommer quelque chose ou quelqu’un c’est avoir du pouvoir sur lui. Ainsi, dans le livre de la Genèse, Adam nomme tous les animaux qui défilent devant lui. Mais si l’homme nomme les animaux, sur qui le mythe biblique affirme qu’il a un pouvoir, il ne peut en aucun cas nommer Dieu.  À la suite d’Austin, le philosophe du langage John Rogers Searle a fortement contribué à l’étude théorique des actes de langage. Pour lui, « la signification d’une phrase ne permet pas de déterminer dans tous les cas de façon univoque, quel est l’acte de langage réalisé dans l’énonciation de cette phrase particulière, car un locuteur peut vouloir dire plus qu’il ne dit effectivement ; cependant, il lui est toujours possible, en principe, de dire exactement ce qu’il a l’intention de signifier. »[8] Searle souligne ici que le langage peut avoir un effet qui dépasse l’intention du locuteur. Après avoir expliqué que le langage est en partie constitutif des faits institutionnels qui constituent la réalité sociale, il précise que des pensées ou des faits peuvent être dépendant du langage.  « Pour qu’un fait soit dépendant du langage, il suffit que deux conditions soient remplies. Il faut, en premier lieu, que des représentations mentales, telles que des pensées, soient en partie constitutives du fait ; et il faut, en second lieu, que les représentations en question soient dépendantes du langage. »[9]  Le langage produit des effets et il peut participer à la construction d’un fait. « Dire quelque chose provoquera souvent – le plus souvent – certains effets sur les sentiments, les pensées, les actes de l’auditoire, ou de celui qui parle, ou d’autres personnes encore. »[10] C’est ce qu’Austin appelle un acte perlocutoire. Pour revenir au thème de l’homosexualité, dire d’un individu qu’il est un pédé, c’est en faire un pédé ; c’est avoir un pouvoir sur lui, c’est l’enfermer dans le stéréotype qu’il va lui-même endosser avec toutes les représentations qui y sont liées. Il s’agit d’un performatif au sens décrit par Austin, il s’agit d’un acte perlocutoire qui fait exister ce qu’il nomme. Si l’injure est une énonciation performative, elle dépend, comme tout performatif, du lieu, des circonstances et de la qualité du locuteur. Lorsqu’un ami traite un homosexuel de pédé, sur le ton de la plaisanterie, cela n’aura pas du tout la même portée que si un député affirme que l’homosexualité est inférieure à l’hétérosexualité.[11] Dans le premier cas, les rapports amicaux feront qu’il ne s’agira que d’une parodie d’insulte, mais dans le second cas, l’homosexuel se sentira injurié malgré les termes convenables employés. L’injure n’est donc pas toujours là où on l’attend. Dès lors, intéressons-nous plus particulièrement à l’injure et à ses effets. 

5.4. Approche pragmatique de l’injure. 

À moins d’écrire un recueil, il n’est pas intéressant d’étudier l’injure indépendamment de l’effet qu’elle produit. Dans l’injure, il y a un effet visé et ce que l’on pourrait appeler un effet effectif qui ne correspond pas nécessairement à l’effet visé. En linguistique, on distingue trois fonctions principales qui permettent la communication : le destinateur, le destinataire et le référent, c’est-à-dire celui dont il est question dans le discours. Puisqu’il est ici question d’injure, je reprendrai la terminologie établie par la psychanalyste Évelyne Larguèche.[12] Ainsi, le destinateur devient l’injurieur, le destinataire devient l’injuriaire et le référent devient l’injurié.  Larguèche distingue deux situations d’injure : l’injure référentielle qui rend compte de la relation triangulaire, et l’injure interpellative qui se situe dans une relation duelle. Je ne prendrai pas en considération le juron, où l’injurieur est seul. 

5.4.1. L’injure référentielle. 

« La situation-type est celle de l’injurieur s’adressant à un injuriaire à propos d’un injurié (ou référent). »[13] Nous sommes donc bien là dans une relation triangulaire. Dans cette situation l’effet visé peut porter aussi bien sur l’injuriaire que sur l’injurié, mais la situation peut être compliquée par la présence d’un témoin (qui peut être un public). Le témoin joue un rôle qui permet d’augmenter l’effet visé.  La situation d’injure référentielle peut connaître des variantes. Ainsi, l’injurieur peut s’adresser à l’injuriaire à propos de l’injurié tout en sachant que seul l’injurié est en mesure de comprendre ce à quoi il fait allusion. Nous sommes toujours dans un cas d’injure référentielle quant à la forme, mais nous sommes dans l’injure interpellative quant à l’effet visé. Une autre variante peut consister en l’absence de l’injurié qui ne sait pas ce que l’on dit à son propos. Ces variantes (on pourrait en trouver d’autres) mettent en évidence que « les distinctions entre les différentes sortes d’injures, établies selon la voie du discours, s’estompent dès que l’on fait intervenir la voie de l’effet visé. »[14] 

5.4.2. L’injure interpellative. 

Dans le cas de l’injure interpellative, « les fonctions d’injuriaire et d’injurié sont confondues : l’injurieur s’adresse à l’injuriaire qui est en même temps l’injurié. »[15] Nous ne sommes plus ici dans une relation triangulaire, mais bien dans une relation duelle. Il n’y a pas d’intermédiaire.  Là aussi, la situation peut être compliquée par la présence d’un témoin. Il peut donc y avoir trois personnages, mais nous ne sommes pas pour autant dans le cas de l’injure référentielle. L’injuriaire et l’injurié sont bien confondus. Le témoin, par sa simple présence, va modifier la nature de l’effet sur l’injurié. Il va généralement l’amplifier.  La situation d’injure interpellative peut connaître des variantes et notamment celle ou le témoin est tout autant l’injurié que l’injuriaire, voire même le seul injurié. Je prends un exemple. Deux automobilistes qui ne se connaissent pas évitent une collision. L’un crie à l’autre : Pédé ! L’automobiliste qui a crié est donc l’injurieur et l’autre automobiliste est l’injuriaire/injurié. Il y a un témoin qui se trouve par hasard sur le trottoir. Ce témoin est homosexuel. L’insulte qu’il entend, et qui ne lui est pas adressée, est pour lui une injure. Il est donc l’injurié. 

5.5. L’effet de l’injure. 

Nous l’avons donc vu, les différentes voies du discours sont, dans le cas de l’injure, les voies de l’effet visé. Il s’agit de faire mal, de briser, d’humilier, de montrer son mépris, etc. Ce qui est peut-être particulier à l’injure homophobe, c’est qu’elle est tellement banalisée que bien souvent l’injurieur n’a pas conscience, en l’employant, qu’elle vise les homosexuels.  « Nous employons tous les jours des termes désignant spécifiquement un stigmate, tels qu’impotent, bâtard, débile, pour en faire une source d’images et de métaphores, sans penser le plus souvent à leur signification première. »[16]  C’est cette banalisation qui rend plus insupportable encore l’injure homophobe. La plupart du temps elle ne s’adresse pas aux homosexuels en général ou à un homosexuel en particulier. Elle n’a pas de caractère spécifique, elle est non spécifique. 

5.5.1. Les injures spécifiques. 

C’est le cas où « l’injurieur choisit une caractéristique appartenant évidemment à l’injurié mais surtout n’appartenant pas à lui-même, ce qui du même coup signifie la non-appartenance de l’injurié au monde de l’injurieur et le rejet par rapport au monde de celui-ci. »[17] L’injurieur donne à l’élément qu’il a mis en évidence chez l’injurié, un caractère négatif. La reconnaissance de ce caractère négatif est l’effet même de l’injure, il est projeté par l’injurieur. 

5.5.2. Les injures non-spécifiques. 

« La qualification de nature négative n’est plus ici établie à partir des caractéristiques que l’injurieur trouve ou croit trouver chez l’injurié, mais elle est en quelque sorte attribuée à ce dernier, en tant qu’elle représente en elle-même du négatif. »[18] Les mots d’injure ne désignent plus ici une caractéristique de l’injurié, ils sont déconnectés de leur signification, ils sont d’emblée du négatif. « Ce qui compte en fait avec les mots d’injure, ce n’est pas tant leur sens (qui parfois même est difficile à établir), que leur valeur négative. Nous dirons qu’ils sont des substituts de négatif. »[19] Ainsi, pédé, tapette, enculé, ne sont utilisés, dans ce cas, que dans une représentation indirecte. Ils sont des substituts de négatif. Ce n’est plus la réalité qui est désignée, soulignée, caricaturée, c’est l’effet visé qui compte. 

5.6. Esquisse d’une métapsychologie de l’injure. 

À partir de cette distinction entre les injures spécifiques et les injures non-spécifiques, la psychanalyste Évelyne Larguèche ajoute une perspective métapsychologique à son étude sur l’injure. Elle y décrit les effets de l’injure tant sur l’injurié (effet traumatique) que sur l’injurieur (sadisme). Je ne reprendrai que partiellement ses conclusions en ce qui concerne l’injurié car il concerne davantage mon sujet que la position de l’injurieur. 

5.6.1. Injure spécifique et inconscient. 

Tout comme le rêve, l’injure se sert, pour effectuer « son travail », de processus primaires inconscients que Freud nomme condensation et déplacement.[20] Mais si le rêve s’appuie sur des « restes diurnes », l’injure spécifique effectue son « travail » à partir des caractéristiques réelles ou potentielles de l’injurié. Ce sont des matériaux accessibles à la conscience qui relèvent du préconscient. Il s’agit donc de préconscient soumis aux lois du processus primaire inconscient. Si la fonction du rêve s’épuise avant son récit, la fonction de l’injure commence avec son énonciation.[21]  L’effet de l’injure spécifique sur l’injurié s’exerce premièrement sur ce qu’il ressent aux yeux du tiers, du témoin. C’est immanquablement un sentiment de honte. En effet, « il est exposé, sous une image négative, par quelqu’un d’autre, sans y être préparé. »[22] Dans ce cas, ce n’est pas tant l’image négative qui provoque la honte que sa révélation. Deuxièmement, l’injure spécifique vient troubler, chez l’injurié, l’image qu’il a de lui-même. Elle provoque une angoisse narcissique et ébranle l’idéal du moi. Enfin, elle constitue un traumatisme à des degrés divers. « La honte qui en résulte peut en effet être une ‘honte totale’, conduisant à ce que Jean Laplanche nomme un ‘vidage narcissique’, ou ce que l’on peut encore assimiler à une sorte de panique, qui empêche l’injurié de se défendre. »[23] 

5.6.2. Injure non-spécifique et inconscient. 

Le « travail » de l’injure non-spécifique est également l’œuvre de processus primaires inconscients. Nous retrouvons dans les mots d’injure, substituts de négatif, la métaphore ou processus de déplacement, et la métonymie, ou processus de condensation. L’idée même de substitut évoque la notion d’objet partiel définie par Mélanie Klein. « Le prototype en serait le sein, en tant qu’il appartient à la mère (lien métonymique) et qu’il en a les propriétés (lien métaphorique), tout en étant vécu de façon séparée d’elle. »[24]  S’il y a bien, comme dans l’injure spécifique, un traitement inconscient, la différence réside dans le fait que ce traitement s’exerce sur des objets partiels qui relèvent de l’inconscient. Il n’y a pas ici d’intentionnalité.  La caractéristique principale de l’objet partiel, rappelons-le, c’est son ambivalence. « Le bébé projette ses pulsions amoureuses et les attribue au sein gratificateur (« bon ») comme il projette à l’extérieur ses pulsions destructrices et les attribue au sein frustrateur (« mauvais »). »[25] Ces objets partiels sont introjectés et deviennent le prototype de tous les objets aimants ou persécuteurs, internes ou externes. Nous trouvons déjà cette notion chez Freud à propos de l’érotisme anal, où c’est l’excrément qui est l’expression d’une ambivalence manifestée par la rétention ou l’expulsion. Mais avec l’injure, nous sommes davantage dans le domaine de l’oralité. « Ces deux dimensions de l’oralité et de l’analité se rejoignent pourtant, selon Mélanie Klein, dans leur aspect sadique ».[26]  L’injure non-spécifique est donc un maniement d’objets partiels (les mots d’injure) qui réactive chez l’injurié un mode de fonctionnement psychique de type infantile. Il y a, comme dans l’injure spécifique, un effet traumatique sur l’injurié.  « La différence réside dans ce qui est réactivé : ici c’est une sexualité de type prégénital, basée sur des objets partiels, et un mode de fonctionnement psychique fondé sur la croyance en la ‘toute-puissance des idées’. L’effet traumatique ne provoque pas non plus la même sorte d’angoisse. Ce qui est en jeu, ce n’est pas l’amour (des autres ou de soi) mais la puissance, car au plaisir de la situation infantile est liée la répression et par là même la toute-puissance parentale. »[27]  L’injurié est ainsi confronté à l’angoisse de sa perte de puissance et de peur de la toute-puissance de l’autre. C’est une angoisse paranoïde liée à un sentiment d’impuissance et d’écrasement.  L’effet traumatique sur l’injurié peut se réduire à un simple signal d’angoisse qui laisse au moi la possibilité de se défendre. Dans ce cas, l’injurié se livre au plaisir du fonctionnement psychique de type infantile et réplique. Une joute oratoire peut alors se mettre en place et l’injurié peut devenir à son tour injurieur. 

____________________ 

Après avoir expliqué les mécanismes de l’injure et de ses effets, il m’a semblé intéressant de rappeler l’origine, l’histoire et l’emploi actuel des termes servant à désigner les homosexuels. La plupart sont insultants, c’est dire à quel point l’image de l’homosexualité est négative. Le catalogue qui suit est certainement pittoresque tant la richesse et l’inventivité est grande pour désigner l’innommable. 


[1] Évelyne LARGUECHE, L’effet injure, PUF, Paris, 1983, p. 1.

[2] Au chapitre 6 de cette partie sur les aspects théoriques.

[3] Laurence ROSIER, Petit traité de l’injure, Éditions Labor, Loverval, 2006, p. 19.

[4] Ibidem, p. 28.

[5] John L. AUSTIN, Quand dire, c’est faire, Seuil, Paris, 1991, pp. 41, 42.

[6] Ibidem, p. 47.

[7] Ibidem, p. 49.

[8] John R. SEARLE, Les actes de langage, Hermann, Paris, 1996, p. 54.

[9] John R. SEARLE, La construction de la réalité sociale, Gallimard, Paris, 1998, p.87. Première édition en anglais, 1995.

[10] John L. AUSTIN, op. cite, p. 114. 

[11] Allusion au député UMP Jacques Vanneste qui a été, en France, le premier condamné pour homophobie.

[12] Évelyne LARGUÈCHE, op. cite. 

[13] Ibidem, p. 15.

[14] Ibidem, p. 35.

[15] Ibidem, p. 40.

[16] Erving GOFFMAN, op. cite, p. 15. 

[17] Évelyne LARGUÈCHE, op. cite, p. 71.

[18] Ibidem, p. 96.

[19] Ibidem, p. 98.

[20] Sigmund FREUD, L’interprétation du rêve in Œuvres complètes, vol. 4, PUF, Paris, 2003. Première édition en allemand, 1900.

[21] Évelyne LARGUÈCHE, op. cite, p. 119. 

[22] Idem

[23] Ibidem, p. 123. 

[24] Ibidem, p. 136. 

[25] Ibidem, p. 137. 

[26] Ibidem, p. 143.

[27] Ibidem, pp. 144, 145.

Les injures homophobes et la construction d’identité des homosexuels. 5/8

Remarque importante: Cette étude comprend en fait seize chapitres sans compter l’introduction et la conclusion. Pour des raisons de confidentialité, six chapitres seulement seront publiés dans mon blog. Les dix autres chapitres analysent la partie empirique de l’étude. Les personnes qui seraient intéressées par leur lecture sont priées de prendre contact avec moi.

n6295574091562502233.jpg  Article écrit par Patrick Hannot.

Chapitre 4 

La problématique de l’homosexualité. 

4.1. L’invention d’une identité. 

Parler d’homosexualité revient à se heurter à un problème de définition.[1] Parlons-nous de comportements ou d’une spécificité attribuée à la personnalité ? Ce qui semble certain, c’est que les comportements homosexuels ont été présents à toutes les époques et dans toutes les sociétés humaines.[2] Chaque société a donc défini un cadre social, juridique ou religieux pour ces comportements. Il a fallu attendre la fin du 19ème siècle, avec l’invention du terme « homosexualité »[3], et le début du 20ème siècle, avec les premières théories sexologiques[4], pour que le discours sur les comportements homosexuels se transforme en un discours sur l’identité homosexuelle. L’identité homosexuelle est donc une création tardive. Elle va connaître son paroxysme avec la création du Gay Liberation Front à la fin des années 1960 en Californie. Ce mouvement libertaire aura son mythe fondateur : les émeutes du Stonewall Inn à New York qui durèrent tout le week-end du 27 au 30 juin 1969[5]. De jeunes homosexuels, lassés d’un énième contrôle policier, se révoltèrent et obtinrent gain de cause : un changement d’attitude des autorités.[6] 

Quarante ans après cet évènement nous pouvons faire trois constatations : 

-          Le mouvement de libération des homosexuels s’est implanté dans toutes les démocraties du monde sous la forme d’associations et de regroupements divers. 

-          La sub-culture homosexuelle, discrète tout au long du 20ème siècle, s’est révélée sous le nom de « culture gay » à partir des années 1970. 

-          Les sciences sociales ont commencé à étudier l’homosexualité, notamment aux Etats-Unis, dans les années 1980 sous le nom de Gay and Lesbian Studies et dans les années 1990 sous le nom de Queer Theory

4.2. La construction sociale d’un mode de vie gay. 

Être homosexuel aujourd’hui, c’est appartenir à une catégorie au sens où l’entendait Tajfel. Cette catégorie (l’endogroupe) a été décrite et délimitée. La société (l’exogroupe) s’attend à ce que l’homosexuel vive en fonction des attentes stéréotypées. Celui qui ne s’y soumettrait pas provoquerait l’incompréhension. Corollairement, l’adolescent qui se découvre homosexuel pense qu’il doit se conformer à ces attentes. C’est ainsi qu’un mode de vie gay s’est mis en place. Il s’agit d’une construction sociale. De même, la notion de culture gay semble être une construction sociale. Elle est, en tout cas, contestable et contestée par un certain nombre d’écrivains et d’artistes homosexuels.[7]  Le philosophe Ian Hacking[8] questionne la tendance actuelle des sciences sociales à déceler pour un très grand nombre de faits et de concepts une construction sociale. Il distingue l’essentialisme du constructionnisme. Selon lui, les idées ou les concepts ne se forment pas dans le vide. Ils se forment au sein d’une matrice. « Quand nous lisons quelque chose sur la construction sociale de X, c’est très communément l’idée de X (dans sa matrice) qui est évoquée. »[9] Constructionnisme et essentialisme ne sont pas nécessairement à opposer. « Qu’en est-il de la construction de la ‘culture homosexuelle’ ? Est-on en train de nous dire comment l’idée qu’une telle culture existe a été construite, ou bien que la culture elle-même a été construite ? Dans ce cas, une thèse de construction sociale se référera à la fois à l’idée de la culture et à la culture elle-même, ne fut-ce que parce qu’une certaine idée de la culture homosexuelle fait aujourd’hui partie de la culture homosexuel. »[10]  La culture gay, et, au-delà, le mode de vie des homosexuels, est probablement une construction sociale, mais qui n’a pu naître que dans une matrice, au sens utilisé par Hacking. La culture gay, le milieu gay, la communauté gay, sont une création intersubjective qui repose sur ce qui étaient auparavant des faits, des comportements, des attitudes que les scientifiques ont qualifiés, à partir de 1860, d’homosexuels. Ce serait donc un non-sens de parler d’une communauté gay dans la Rome antique, même s’il est connu qu’il existait des bordels de garçons à l’usage des hommes, et dire, par exemple, que l’empereur Adrien était homosexuel serait un anachronisme, même s’il est avéré qu’il a entretenu des rapports sexuels avec des personnes de son sexe.  Dire que le mode de vie gay actuel est une construction sociale n’est pas affirmer qu’il s’agisse d’une construction ex nihilo. Cependant, la visibilité, toute relative, que permet la société contemporaine induit une problématique nouvelle, celle du coming out. S’il aurait été impensable pour Marcel Proust, par exemple, de révéler son orientation sexuelle à sa mère, il est convenu, aujourd’hui, que tout homosexuel qui souhaite vivre en harmonie avec lui-même traverse cette étape. 

4.3. Le coming out ou l’affirmation de son homosexualité. 

Rappelons-le, la société est « hétérocentrée », la norme en matière d’orientation sexuelle est celle de l’hétérosexualité. Cela signifie qu’il y a un moment de sa vie où le jeune homosexuel ne sait pas encore qu’il l’est. Il se croit hétérosexuel, comme tout le monde. Il peut même n’avoir aucune idée de ce qu’est l’homosexualité. Il va découvrir, généralement à la puberté ou à l’adolescence, qu’il est attiré par des personnes de son propre sexe. Il va découvrir qu’il n’est pas comme tout le monde. Il devient alors possesseur d’un secret qu’il a envie de partager. Mais avec qui ? Ne risque-t-il pas se mettre en danger en en parlant ?  « Coming out signifie dire à soi-même et aux autres la vérité à propos de sa sexualité. Pour ceux qui émergent d’une longue période de déni, cela peut être une perspective terrifiante, mais le coming out est le point de départ de la libération. »[11]  L’expression coming out n’est pas anodine, elle est « la métaphore qui définit par excellence la mobilisation homosexuelle depuis ses débuts »[12]. En fait, l’expression complète est « coming out of the closets ». C’est la sortie du placard, comme disent les Québécois, ou plus exactement des placards. « La plupart des lesbiennes et des gays expérimentent non pas un mais une série de placards »[13]. Dans notre société, nous avons tendance à cloisonner les différents aspects de notre vie. Il est dès lors compréhensible que certains homosexuels ne soient pas prêts à ouvrir tous les placards et qu’ils ne jugent pas utile, par exemple, de révéler leur homosexualité à leurs collègues de bureau alors qu’ils s’en sont ouverts à leurs proches amis.  Le sociologue et américaniste Éric Fassin a brillamment analysé le caractère paradoxal du coming out.[14] Pour lui, le coming out est un rite de passage qui organise la vie homosexuelle sur un modèle binaire, avec un « avant » et un « après ». Le paradoxe est que le coming out ne change pas la situation de l’homosexuel. La sortie de l’épistémologie du placard, selon l’expression de Eve Sedgwick[15], n’est qu’une illusion politique.  En d’autres termes : « Se dire homosexuel, c’est rejoindre une communauté et récupérer une identité propre et non plus imposée : se classer, pour ne plus être classé. Cette stratégie a bien sûr un côté ingénu, sinon utopique. Paradoxalement, les homosexuels qui sortent du placard sont renvoyés à leur homosexualité : ils s’étiquettent, oui, mais ils sont immédiatement réduits à cette étiquette. Dans notre société, les homosexuels qui vivent ouvertement leur orientation savent que leurs amis et collègues hétérosexuels les voient avant tout comme homosexuels : ils deviennent ‘mon copain pédé’, ‘ma voisine lesbienne’, ‘l’écrivain gay’, comme si l’homosexualité était leur attribut le plus essentiel. »[16]  Je citais plus haut Terry Sanderson pour qui le coming out consiste à « dire à soi-même et aux autres la vérité à propos de sa sexualité ». Jusque dans les années soixante, « les autres » étaient les autres homosexuels. Aujourd’hui, ce sont tous les autres, c’est-à-dire principalement les hétérosexuels, c’est-à-dire sa famille, ses amis, ses collègues, ses voisins. Mais je voudrais souligner la première partie de cette définition : « dire à soi-même ». Je me permettrai de distinguer deux étapes dans ce coming out et de clairement les séparer. Le dire à soi-même vient avant le dire aux autres. Et il n’y a pas de dire aux autres sans dire à soi-même. J’appellerai cette première étape internal coming out et je la distinguerai donc de l’external coming out que je réserverai au dire aux autres.[17] 

4.4. L’internal coming out ou l’acceptation de son homosexualité. 

C’est la première étape de l’acceptation de son orientation homosexuelle. Elle survient après une prise de conscience liée à un passage à l’acte ou à un fantasme. C’est la capacité pour l’individu de se dire « Je suis homosexuel », de mettre des mots sur ce qu’il ressentait déjà, peut-être, de manière confuse. Cette prise de conscience, qui se fait généralement à l’adolescence, vient bousculer toutes les certitudes de l’individu. Rien n’a préparé le jeune homosexuel à cette confrontation avec lui-même. Surmoi et idéal du moi ne font pas bon ménage avec une orientation sexuelle imprévue. Il risque donc de se retrouver en présence d’une sorte d’homophobie intériorisée. Par ailleurs, il va devoir faire le deuil de l’hétérosexualité qui lui a été inculquée depuis sa naissance. Deux autres réactions peuvent également se produire : le refoulement ou le déni. La pulsion homosexuelle est refoulée et l’individu, en toute bonne foi, ne sait pas qu’il est homosexuel, avec ce que cela suppose d’échecs dans le refoulement, ou alors, il y a déni. L’individu ne veut pas céder à sa pulsion et cela peut le conduire jusqu’au suicide.  « De nombreuses études montrent que le taux de suicide est extrêmement élevé chez l’adolescent homosexuel. Aux Etats-Unis, les jeunes homosexuels (des deux sexes) représentent le tiers de tous les suicides juvéniles (alors que les homosexuels ne constituent tout au plus que 5 ou 6% de la population).[18]  La précédente affirmation est difficilement vérifiable tout autant qu’il est quasiment impossible d’évaluer correctement le pourcentage de population homosexuelle dans une société puisqu’il faudrait pour cela définir clairement ce que nous entendons par homosexualité[19]. Cependant, il semble qu’il y ait une corrélation entre le suicide chez les jeunes et le refus d’accepter son homosexualité. « Dans leur étude sur le vécu des hommes et femmes homosexuels, Jay et Young (1977) révélaient que 40% des hommes interrogés avaient attenté à leur vie ou y avaient sérieusement songé ; ces auteurs indiquaient aussi que 53% de ces répondants croyaient précisément que leurs tentatives de suicide étaient liées de près à leur orientation sexuelle. Bell et Weinberg (1978) (…) font état d’une proportion et d’un constat similaires : 58% de leurs répondants homosexuels sont persuadés qu’il y a un lien direct entre leurs tentatives de suicide et leur homosexualité. Dans une enquête menée auprès de 137 jeunes hommes gais et bisexuels, Remafedi et autres (1991) indiquent que près du tiers des participants interrogés ayant mentionné avoir tenté de se suicider l’avaient fait l’année même où ils s’étaient identifiés comme gais ou comme bisexuels. »[20]  Accepter sa propre homosexualité n’est donc pas un parcours facile, mais lorsque la prise de conscience s’installe, la nécessité de la faire partager aux autres s’impose comme nous l’avons vu plus haut. Ce coming out présente également un certain nombre de difficultés. 

4.5. La difficulté du coming out

Notre société est devenue tolérante vis-à-vis de l’homosexualité, mais elle maintient des limites. En effet, « si l’existence sociale de l’homosexualité est tolérée, son expression politique l’est peu, et sa reconnaissance symbolique encore moins. »[21] C’est que les stéréotypes demeurent. Les homosexuels sont acceptés, mais ils doivent conserver les rôles que la société leur a attribué.  « L’homosexuel – puisque après tout il y en a – doit être enfin lui-même. Il doit être cohérent, consistant, homogène, descriptible. Il doit avoir un comportement d’homosexuel, un mode de vie d’homosexuel, s’habiller, parler, de façon qu’on le reconnaisse… Sur lui plus encore que sur d’autres groupes pèse une présomption d’identité. »[22]  La sortie du placard peut ainsi devenir une nouvelle forme d’enfermement. Le coming out est nécessaire à l’homosexuel pour ne pas être seul, pour rejoindre des semblables, une « communauté ». On retrouve ainsi les processus de socialisation des stigmatisés, tels que les décrivait Goffman[23]. À ceci près que la « communauté » homosexuelle est à ce point hétérogène qu’on peut la considérer comme purement virtuelle. Il y a cependant au centre des villes ce que les homosexuels appellent des ghettos. « Le ghetto (…) porte bien son nom, pourvu qu’on en perçoive l’ironie : il rappelle que tous les quartiers ne sont pas également sûrs pour des personnes homosexuelles qui voudraient qu’un baiser sur la bouche ne relève pas toujours de l’héroïsme inconscient. »[24] 

____________________ 

Porteur de « stigmate », l’homosexuel est confronté au rejet. Il s’agit, certes, du rejet de la différence, mais, comme dans le cas de la prostituée ou du repris de justice, il y a dans ce rejet une forte connotation morale. Bien que le regard de notre société ait évolué depuis près de quarante ans, l’homosexuel est encore rejeté parce qu’il est considéré comme un vicieux, un dépravé, un pervers. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire le recueil d’injures qui a été publié suite au mariage, non validé, célébré à la mairie de Bègles en France. Il suffit de se rappeler les nombreuses plaisanteries et termes injurieux qui prennent pour cible l’homosexualité et les homosexuels. Je me propose donc d’étudier les mécanismes du discours de rejet des homosexuels. 


[1] Jacques CORRAZE, L’homosexualité, PUF Que sais-je?, 1982, p.7.

[2] Ibidem, pp. 18 à 28. 

[3] Le terme est créé vers 1860 par le Dr. Karoly Maria Benkert. Notons que le terme « hétérosexualité » n’apparaît que vingt ans plus tard. 

[4] Sigmund Freud, Magnus Hirschfeld, Havelock Ellis, etc. 

[5] Cette révolte est à l’origine dela Gay Pride Parade qui a lieu chaque année dans plusieurs villes du monde.

[6]  Warren JOHANSSON, Stonewall Rebellion in Wayne R. DYNES, Encyclopedia of Homosexuality, Garland Publishing, New York, 1990, Vol. 2, p. 1251 et suivantes. 

[7] Patrick HANNOT, Culture gay ou gays dans la culture? in Tels Quels n°167, Bruxelles, septembre 1998.

[8] Ian HACKING, Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ? La Découverte, Paris, 2001. Première édition en anglais, 1999. 

[9] Ibidem, p. 26. 

[10] Ibidem, p. 48. 

[11] Terry SANDERSON, How to be a Happy Homosexual, The Other Way Press, Londres, 1995, p. 30. Traduction personnelle. 

[12] Éric FASSIN, « Out », la métaphore paradoxale, in Louis-Georges TIN, Homosexualités, expression/répression, Stock, Paris, 2000, p. 182.

[13] Steve HOGAN et Lee HUDSON, Completely Queer, First Owl Books Edition, New York, 1999, p. 424. Traduction personnelle.

[14] Éric FASSIN, op. cite.

[15] Eve K OSOFSKY SEDGWICK, Epistemology of the Closet, University of California Press, Berkeley, 1990. 

[16] Marina CASTANEDA, Comprendre l’homosexualité, Robert Laffont, Paris, 1999, pp. 86-87.

[17] L’expression coming out, en anglais, étant consacrée par le langage usuel, j’ai forgé mes deux nouvelles expressions à partir de l’anglais. 

[18] Ibidem, p. 70.

[19] Qui est homosexuel ? Celui qui se définit comme tel ou celui dont on dit qu’il l’est ? Celui qui a des fantasmes homosexuels ou celui qui pratique des actes homosexuels ? Celui qui a des rapports homosexuels occasionnels ou celui qui a des rapports homosexuels réguliers ? Un homme marié et père de famille qui a de temps en temps des rapports homosexuels va-t-il être considéré comme hétérosexuel ou homosexuel ?

[20] Michel DORAIS, Mort ou fif, la face cachée du suicide chez les garçons, VLB, Montréal, 2001, p. 21.

[21] Louis-Georges TIN, Homosexualités, expression / répression, Stock, Paris, 2000, p. 13.

[22] Ibidem, p. 216.

[23] Erving GOFFMAN, op. cite, p. 46. 

[24] Philippe MANGEOT, Communautarisme, in Louis-Georges TIN, Dictionnaire de l’homophobie, PUF, Paris, 2003, p. 100.

Les injures homophobes et la construction d’identité des homosexuels. 4/8

Remarque importante: Cette étude comprend en fait seize chapitres sans compter l’introduction et la conclusion. Pour des raisons de confidentialité, six chapitres seulement seront publiés dans mon blog. Les dix autres chapitres analysent la partie empirique de l’étude. Les personnes qui seraient intéressées par leur lecture sont priées de prendre contact avec moi.

n6295574091562502232.jpgArticle écrit par Patrick Hannot.

Chapitre 3

La théorie de l’identité sociale. 

3.1. Introduction. 

C’est aux psychosociologues Henri Tajfel et John Turner[1] que nous devons la théorie de l’identité sociale. Elle suppose que nous appartenons tous à un groupe. « L’identité sociale est la partie du soi qui comprend l’appartenance au groupe ainsi que la signification émotionnelle et évaluative qui résulte de cette appartenance. »[2] La théorie de l’identité sociale s’inscrit dans l’étude des conflits entre les groupes, elle se construit à partir du processus de catégorisation en deux groupes distincts (notre groupe et le groupe des autres) et à partir du processus de comparaison sociale entre ces deux groupes. Notre but étant d’avoir une identité sociale positive, nous ne pouvons la définir que par comparaison. 

3.2. La catégorisation. 

La catégorisation est un processus cognitif qui a pour but de simplifier la perception de l’environnement. Il ne s’agit plus d’évaluer chaque objet, mais de considérer des catégories. Cette économie cognitive nous permet de mémoriser, de décider, de réagir plus rapidement. La catégorisation sociale consiste à assigner une catégorie à chaque individu y compris à soi-même. Dès lors, la catégorie dont on est membre est l’endogroupe et les catégories dont on n’est pas membre sont les exogroupes.  La catégorie sociale sert donc à structurer notre environnement social. Elle nous permet de faire des inductions, c’est-à-dire de classer un individu dans une catégorie à partir de ses caractéristiques. Par ailleurs, elle nous permet de faire des déductions, c’est-à-dire d’attribuer des caractéristiques que l’on connaît aux membres d’une catégorie. Nous pouvons parler, à ce moment-là, de stéréotypes. La pratique de la catégorisation suppose évidemment que les individus interagissent de manière subjective. 

3.3. La lutte pour la reconnaissance.

Le philosophe Axel Honneth explique que les structures sociales ont commencé à se transformer dès la fin du Moyen Âge sous l’effet d’une nouvelle conception de l’homme fondée sur sa lutte individuelle pour l’existence.[3] Cette lutte pour l’existence passe par la résolution du conflit entre les libertés universelles et les libertés individuelles.  « L’élément social dans lequel doit se réaliser l’intégration de la liberté universelle et de la liberté individuelle est constitué, selon Hegel, par les mœurs et les coutumes qui règlent les échanges au sein d’une collectivité sociale. Il choisit volontairement le concept de ‘mœurs’ (Sitte), pour montrer que ce ne sont ni les lois promulguées par l’État, ni les convictions morales des différents sujets, mais seulement les attitudes intersubjectives réellement mises en pratique qui peuvent offrir une base solide à l’exercice de cette liberté élargie ; c’est aussi la raison pour laquelle le ‘système [public] de législation’ n’aura d’autre tâche que d’exprimer ‘les mœurs existantes. »[4] On ne se bat pas seulement pour exister mais aussi pour être reconnu par l’autre. C’est chez Hegel que Honneth trouve le premier modèle d’une lutte pour la reconnaissance, mais il va le développer à l’aide des travaux de Mead sur les relations intersubjectives. C’est ainsi qu’il établit que le bien-être et l’intégrité personnelle de l’individu dépendent de trois formes de reconnaissance auxquelles correspondent trois types de non-respect.  -          L’amour est le premier degré de la reconnaissance réciproque. « L’expérience subjective de l’amour ouvre l’individu à cette strate fondamentale de sécurité émotionnelle qui lui permet non seulement d’éprouver, mais aussi de manifester tranquillement ses besoins et ses sentiments, assurant ainsi la condition psychique du développement de toutes les autres attitudes de respect de soi. »[5] À cette forme de reconnaissance correspond un type de non-respect qui se traduit par l’atteinte à l’intégrité physique sous la forme de sévices. Ce non-respect peut détruire la confiance élémentaire que l’individu avait en lui-même. -          La relation juridique est une forme de reconnaissance mutuelle. « Concernant le droit, Hegel et Mead ont mis cette structure en évidence à partir du fait que nous ne pouvons nous comprendre comme porteurs de droits que si nous avons en même temps connaissance des obligations normatives auxquelles nous sommes tenus à l’égard d’autrui. »[6] À cette forme de reconnaissance correspond un type de non-respect qui se traduit par l’humiliation. Si certains droits sont systématiquement refusés à un individu, « cela signifie implicitement qu’on ne lui reconnaît pas le même degré de responsabilité morale qu’aux autres membres de la société. »[7] -          L’estime sociale est la troisième forme de reconnaissance établie par Honneth. « Pour parvenir à une relation ininterrompue avec eux-mêmes, les sujets humains (…) doivent aussi jouir d’une estime sociale qui leur permet de se rapporter positivement à leurs qualités et à leurs capacité concrètes. »[8] À cette forme de reconnaissance correspond un type de non-respect qui se traduit par une sorte de jugement, un « regard de dénigrement porté sur des modes de vie individuels et collectifs. »[9] 

3.4. La comparaison sociale. 

Le processus de catégorisation et la lutte pour la reconnaissance s’inscrivent dans les relations intersubjectives entre les individus d’une société. Nous pouvons compléter notre description de l’identité sociale par la théorie de la comparaison sociale[10] élaborée par le psychosociologue Léon Festinger.  Il s’agit ici de vérifier la véracité d’une assertion sur moi-même, c’est-à-dire de comparer mes croyances avec celles des autres afin d’obtenir une perception exacte de la réalité ce qui me permettra de diminuer mon incertitude. J’ai donc besoin des autres. Ma démarche est épistémique et narcissique. Elle nécessite une validation sociale. C’est seulement auprès des autres que je peux vérifier si ce que je pense de moi est vrai. 

3.5. L’identité sociale. 

La théorie de l’identité sociale de Tajfel et Turner est l’addition de deux processus : la catégorisation et la comparaison, c’est-à-dire que l’identité sociale d’une personne se construit à partir de son appartenance à un groupe et de la prise de conscience de valeurs comparées entre ce groupe et les autres. On y retrouve donc les dimensions cognitive, évaluative et affective. « Trois facteurs influencent la différentiation intergroupe. Tout d’abord, les individus doivent avoir intégré leur appartenance groupale à leur concept de soi. Ils doivent être identifiés à l’endogroupe. Ensuite, la situation doit permettre une  comparaison intergroupe sur des dimensions pertinentes. Tout critère différant entre  les groupes n’a pas une valeur évaluative, seules certaines caractéristiques ont de l’importance pour les groupes impliqués dans la comparaison. Enfin, la comparaison  ne peut pas se faire avec n’importe quel exogroupe. La similarité, la proximité et la saillance situationnelle sont des critères pour déterminer quels exogroupes sont pertinents pour la comparaison. »[11] La condition sine qua non de l’identité sociale est donc que l’individu ait conscience d’appartenir à un groupe et que la valeur qu’il accorde à cette appartenance soit importante. Il aspirera ainsi à un concept de soi positif. 

____________________ 

Le moment est donc venu d’étudier la problématique singulière de l’homosexualité. Incontestablement, elle peut être considérée comme un « stigmate » au sens où l’entendait Goffman. Elle est une marque, pas toujours facile à porter. Elle est bien plus qu’une simple orientation sexuelle minoritaire. Elle implique des choix de vie. Après avoir vu comment se construit l’identité d’un individu, puis comment se construit l’identité d’un porteur de « stigmate », nous nous pencherons, à présent, sur la spécificité de l’homosexualité. Comment se construit l’identité des homosexuels ? En quoi sont-ils semblables ou différents des autres « stigmatisés » ? Enfin, l’homosexuel accorde-t-il une valeur et une signification émotionnelle à son endogroupe, la communauté homosexuelle ? 


[1] Henri TAJFEL & John C. TURNER, The Social Identity Theory of Intergroup Behavior, in S. WORCHEL & W. G. AUSTIN, Psychology of Intergroup Relations, Nelson-Hall, Chicago, 1986. 

[2] Olivier KLEIN, Contribution à une approche pragmatique de l’expression des stereotypes, these de Doctorat, ULB, Bruxelles, 1999, p. 69.

[3] Axel HONNETH, La lutte pour la reconnaissance, Cerf, Paris, 2007. Première édition en allemand, 1992.

[4] Ibidem, p. 22. 

[5] Ibidem, p. 131. 

[6] Ibidem, p. 132. 

[7] Ibidem, p. 163. 

[8] Ibidem, p. 147. 

[9] Ibidem, p. 164. 

[10] Léon FESTINGER, A Theory of Social Comparison Processes, Human relations, 7, 1954, pp. 117-140. 

[11] Frédérique AUTIN, La théorie de l’identité sociale de Tajfel et Turner, Laboratoire Savoirs, Cognition et Pratiques Sociales, Université de Poitiers. http://www.prejuges-stereotypes.net/main.swf

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