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La psychanalyse et ses dogmes.

 n629557409156250223.jpg Article de Patrick Hannot.

Dans son livre La fin du dogme paternel[1], Michel Tort part du déclin constaté de la fonction et du rôle des pères depuis le milieu du XXème siècle pour analyser la place du « Père » dans le discours psychanalytique. Le regard critique de l’auteur sur les concepts, tant freudiens que lacaniens, liés à la problématique du Père, peut nous amener à une remise en question des universaux de la psychanalyse et à une réflexion sur la place que celle-ci occupe dans le champ des sciences humaines. 

1. La fin du dogme paternel. 

« À un moment de l’histoire des pères on rencontre la psychanalyse. »[2] Michel Tort va distinguer, d’une part, la fonction sociale du père, où se manifestent son pouvoir et son autorité, et, d’autre part, sa fonction psychique révélée par la psychanalyse, où il devient séparateur du lien mère-enfant. La question sera alors de découvrir si le déclin du pouvoir paternel a des conséquences sur la fonction paternelle dans le développement de l’enfant comme sujet. 

Mais cette place importante accordée au père en psychanalyse, n’est-elle pas une survivance, un dernier soubresaut du patriarcat qui se serait prolongé jusqu’à nos jours au travers du droit romain et du droit canon ? Ce déclin du père ne s’exprime-t-il pas comme une nostalgie ? Le psychanalyste Michel Tort défend à cet égard une position claire : « Il n’y a pas de raison de faire du patriarche, alias, ‘le Père’, un modèle : c’est une figure historique, elle se termine ; le déclin est positif, il n’y a pas lieu de s’en lamenter. »[3] Il n’empêche que la théorie psychanalytique, ou plus exactement la métapsychologie freudienne, considère la fonction paternelle comme une organisation psychique. Michel Tort va donc questionner le rapport que cette fonction paternelle entretient avec le pouvoir historique que les pères se sont octroyés dans l’organisation de la parentalité et de la filiation. Il apparait clairement que le pouvoir des pères a toujours été une garantie de stabilité pour la religion et l’ordre social. Le discours psychologique fait du père « une constante universelle »[4] en se débarrassant de sa contingence historique. La fonction paternelle est en fait une organisation psychique du pouvoir, « une solution historique, qui est en passe de laisser la place à d’autres arrangements des rapports entre les sexes et des formes de pouvoir. »[5] La psychanalyse présente donc comme naturelle une fonction paternelle qui apparait comme historiquement contingente. On peut alors se demander s’il ne s’agit pas pour certains d’utiliser ce dogme psychanalytique aux fins de maintenir un ordre social. Jacques Lacan admettait, en 1938, que « la psychanalyse est née du déclin de la fonction paternelle dans la société occidentale. »[6] On peut aussi se questionner sur la manière dont une hypothèse devient une théorie et dont une théorie se transforme en dogme. Freud n’est pas seul en cause, Michel Tort le rappelle : « Les conceptions psychanalytiques concernant le père et l’Œdipe sont construites en partie sur la base des inférences tirées de l’expérience psychanalytique, en partie sur celle des constructions qui s’échafaudent dans les débats publics, impliquant les conceptions des parents, des rapports de genre et de sexe entre eux, de la filiation dans son rapport à la procréation. »[7]

 2. Les paradigmes de la psychanalyse. 

L’autorité patriarcale est à ce point ancrée dans l’histoire que sa prolongation sous la forme d’une fonction psychique naturelle et universelle s’est imposée sans remise en question. C’est ainsi que la fonction paternelle et son corollaire l’Œdipe sont devenus des paradigmes dont il est difficile de sortir. Comment aborder les problématiques liées à la relation père-enfant sans tenir compte de ces dogmes de la psychanalyse ? Voilà qui rappelle les propos de l’historien des sciences Thomas Khun. Quoi de plus difficile que de faire accepter aux partisans de la métapsychologie freudienne que la relation père-enfant pourraient être pensée autrement. L’Œdipe et la fonction paternelle n’étant pas remis en cause, personne ne prend vraiment la peine de relire et de remettre dans leur contexte les textes qui fondent ce double dogme. Les exemples cliniques qui émaillent les ouvrages de psychanalyse ne font qu’illustrer la situation paradigmatique. Qui irait chercher quelque chose en dehors du paradigme ? Ces exemples cliniques sont comme les exercices d’un manuel de physique, ils n’apportent que le savoir-faire requis pour comprendre la théorie instituée. 

3. La psychanalyse est-elle une révolution copernicienne ? 

Nicolas Copernic, en changeant notre représentation de l’univers a provoqué une révolution philosophique et scientifique. Même si c’est surtout à partir de Galilée qu’elle s’est mise en place, nous avons pris l’habitude de nommer « révolution copernicienne » un changement de paradigme tel qu’il remet en cause les connaissances acquises jusque-là. Ainsi, la publication de la théorie darwinienne fut certainement une révolution copernicienne. Qu’en est-il de la psychanalyse ? La conception, par Sigmund Freud, d’un inconscient dynamique, source de pulsions et siège de conflits, fut incontestablement une révolution copernicienne. L’interprétation des rêves[8], ouvrage publié en 1900, est à cet égard un livre charnière. Même si l’existence d’un inconscient dans l’esprit humain est encore contestée aujourd’hui, il n’empêche que cette compréhension du psychisme humain et les conséquences qu’elle entraîne dans l’interprétation de la psychopathologie de la vie quotidienne et dans l’étiologie des pathologies et dysfonctionnements psychiques est à présent incontournable et difficile à remplacer. L’inconscient freudien est un nouveau paradigme et constitue une révolution copernicienne. La pratique de la psychanalyse est subversive et Freud le savait bien.[9]  Mais qu’en est-il du dogme paternel ? Y retrouve-t-on cette subversion ? Si l’on suit Michel Tort, nous l’avons vu, la fonction paternelle n’est que la version contemporaine du pouvoir patriarcal qui régissait les rapports entre les sexes et les générations. Il n’y a donc pas de révolution dans ce domaine. Le paradigme culturel traditionnel se déploie dans une version inattendue qui le rend imparable puisque l’on considère à présent qu’il est une norme psychique. Michel Tort y voit une trahison du projet freudien. Il y a contradiction, dit-il, « entre un mouvement analytique, forcément ‘révolutionnaire’ ou ‘subversif’ (selon l’époque), et des analystes conservateurs (quelle que soit l’époque). »[10] Les psychanalystes sont devenus des missionnaires de la morale et l’établissement de nombre d’entre eux aux États-Unis d’Amérique dans les années 1930-1940 mit involontairement fin à la psychanalyse subversive. « Très pragmatiques, les thérapeutes américains s’emparèrent avec ardeur des idées freudiennes. Mais ils cherchèrent aussitôt à mesurer l’énergie sexuelle, à prouver l’efficacité des cures en multipliant les statistiques et à enquêter pour savoir si les concepts étaient applicables empiriquement aux problèmes concrets des individus. Dans ces conditions, la psychanalyse devint, outre-Atlantique, l’instrument d’une adaptation de l’homme à une utopie du bonheur. »[11]

 4. La construction symbolique du père.

Revenons à la problématique analysée dans le livre de Michel Tort. La fonction paternelle ne s’est pas construite en un jour. Tout d’abord, il convient de rappeler que le rapport personnel de Sigmund Freud a son propre père, mort en 1896, n’est pas étranger à la théorie qu’il a développée. L’élaboration d’un mythe phylogénétique dans Totem et Tabou, publié en 1913, est un autre grand moment de la construction du dogme paternel. Freud imagine le meurtre du père de la horde primitive. Meurtre perpétré par les fils pour avoir accès aux femmes. Ce roman est censé illustrer la théorie de l’Œdipe. Il illustre bien davantage les querelles entre le père de la psychanalyse et certains de ses disciples. Querelles vécues comme des trahisons par Freud qui restera toute sa vie préoccupé par la problématique du père rejeté puisque son dernier livre L’homme Moïse et la religion monothéiste, publié en 1938, sera une variation sur ce même thème. Dans le domaine de la psychanalyse francophone, Lacan, tout autant hanté que Freud par la question paternelle et s’appuyant sur l’ouvrage de Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, va s’illustrer par la conceptualisation, en 1956, de la fonction paternelle qu’il nomme Nom-du-père. Théorie qui vient sauver le père en déréliction comme le souligne Michel Tort avec humour : « L’Œdipe lacanien, celui du fameux Nom du père, est une solution en effet théorique : si vous croyez au Nom du Père comme transcendant la déconfiture du père réel, le Père sera sauvé par la foi. »[12] Deux remarques sont à faire. D’une part, l’influence des problématiques personnelles dans la construction des théories. C’est vrai pour Freud et Lacan, mais on pourrait dire aussi que c’est parce que Mélanie Klein est une femme qu’elle redonne la part belle au rôle de la mère dans le développement psychique de l’enfant. D’autre part, nous pensons que les influences culturelles et religieuses, juive pour Freud l’athée, catholique pour Lacan l’agnostique, ont une importance dans la défense d’un ordre psychique, social et sexuel dont la fonction paternelle est le pivot. Cette construction symbolique de la fonction paternelle correspond à une construction sociale. C’est vrai, mais comme le fait remarquer le philosophe Ian Hacking, les idées ou les concepts ne se forment pas dans le vide. Ils se forment au sein d’une matrice. « Quand nous lisons quelque chose sur la construction sociale de X, c’est très communément l’idée de X (dans sa matrice) qui est évoquée. »[13] La place de la fonction paternelle dans la construction du psychisme humain n’est sans doute pas à négliger, mais elle est à questionner, donc à rejeter comme dogme. 

5. La destruction symbolique du père. 

Mai 1968 voit la destruction symbolique de la figure paternelle. La publication de L’Anti-Œdipe[14] suivra. Ce livre se présente « comme un rappel à la découverte du bon inconscient sauvage des débuts de la psychanalyse, dénaturé, après avoir si bien commencé dans le polymorphisme pervers des Trois Essais, et passé sous le joug d’une normalisation familialiste généralisée. »[15] Le ton est donné. Les années 1960-1970 voient l’émergence du féminisme puis du mouvement gay, autant de coups portés à l’omnipotence symbolique du père. La psychanalyse ne semble plus suivre, si ce n’est proclamer un attachement à un ordre symbolique qui ressemble fort à un ordre moral. Il faut bien reconnaître qu’en matière d’homosexualité, par exemple, le discours psychanalytique est convenu et peu éclairant.  Nous sommes donc à l’époque de l’émergence des cultural studies qui mettent en valeur les cultures différentes, mais aussi les modes de vie et les comportements différents. Elles mènent une véritable guerre à l’égard des positions de l’homme blanc riche. La psychanalyse avec sa prétention à l’universalité ne pouvait qu’être une de leur cible principale. Particularité des cultural studies, les gender studies se diversifieront en gay and lesbian studies dans les années 1980 qui se feront connaitre sous le nom de queer theory dans les années 1990. Inutile de dire que ces approches culturelles de la différence ne sont pas tendres vis-à-vis de ce qui apparait comme la normalité psychanalytique du mâle blanc dominant. Thomas Khun pensait que le choix entre des paradigmes était un rapport de forces sociales. Il est évident, en ce début de XXIème siècle, que les forces sociales en présence sont favorables à un nouveau paradigme en la matière et qu’il faut s’attendre à des théories tout aussi nouvelles pour le justifier. 

6. La psychanalyse en question. 

La remise en cause du dogme paternel, survivance de l’ordre religieux maintenue par le discours psychanalytique depuis plus d’un siècle, peut nous permettre de questionner la métapsychologie freudienne, et ses avatars, à la fois sur ses méthodes et sur ce qu’elle apporte à la connaissance du psychisme humain. L’ébranlement d’un dogme aussi central que la fonction paternelle entraînant celui de l’Œdipe, véritable pivot de la doctrine freudienne, on peut se demander si le questionnement psychanalytique n’a pas été mal conçu dès le départ. La démarche de Freud était-elle fausse ? Ses conceptions et ses méthodes sont-elles dépassées, contredites par les connaissances actuelles ? La métapsychologie freudienne peut-elle prétendre à l’universalité ? La psychanalyse est-elle une thérapie ? La phrase est célèbre depuis que les ouvrages du philosophe Karl Popper ont été connus du public : La psychanalyse ne peut aucunement prétendre au titre de science. 

7. La psychanalyse à l’épreuve de l’épistémologie de Karl Popper. 

Popper avait cherché quel critère permettrait de distinguer une véritable science d’une doctrine qui emprunterait la rhétorique de la science sans être une véritable science. Il le trouva dans le principe de réfutation. Une seule observation individuelle a le pouvoir de réfuter un énoncé général. Popper va alors opposer l’attitude d’un Einstein qui n’hésite pas à mettre sa théorie à l’épreuve de la réfutation à celle d’un Freud qui surprotège sa théorie. La difficulté de la psychanalyse c’est qu’elle analyse un matériau inobservable : l’inconscient humain. Tout ce qu’on pourra dire contre une interprétation pourra toujours être interprété comme une résistance inconsciente à l’interprétation. On ne s’en sort pas. Aucune réfutation n’est possible. Popper ne dit pas un seul instant que la théorie psychanalytique n’est pas valide. Il dit qu’elle ne peut pas être réfutée, contredite, et que c’est pour cette raison qu’elle n’est pas une science. Popper ne cherche pas à départager les bonnes théories des mauvaises. Il ne s’intéresse qu’à leur rapport à l’erreur. Cet argument, s’il ne trouble pas les psychanalystes qui ne se considèrent d’ailleurs pas comme des thérapeutes au sens médical du terme, apporte de l’eau au moulin des détracteurs de la psychanalyse, à commencer par les partisans des neurosciences. 

8. Psychanalyse vs neurosciences, la guerre des psys. 

Dans son dossier de mars 2006 sur Les mille visages de l’inconscient, le Journal du CNRS publiait un article intitulé Freud est-il soluble dans les neurosciences ?[16] Un tel titre donne le ton de cette véritable guerre menée par les partisans des neurosciences contre la psychanalyse depuis une vingtaine d’années. La psychanalyse « subit, partout dans le monde, les assauts d’un nouvel organicisme appuyé sur la pharmacologie. »[17] Personne n’est dupe. Le mot est lancé : pharmacologie. C’est vrai qu’une psychanalyse ne rapporte pas un centime aux puissantes firmes pharmaceutiques. Ainsi, les pouvoirs publics destinent l’argent consacré à la recherche scientifique au concret rassurant des laboratoires car ils n’ont que faire du secret des cabinets de psychanalystes. Que l’on se rappelle l’exemple de Louis Pasteur, certes bienfaiteur de l’humanité, qui vit sa découverte optimisée parce qu’elle servait des intérêts économiques puissants. Le scientifique est, en effet, un entrepreneur. La fiction imaginée par Bruno Latour[18] montre bien le travail de représentation, de recherche d’alliances, d’un patron de laboratoire où l’on vient d’isoler une molécule. Il s’agit de trouver un rôle à cette molécule et donc une mise en valeur. Le scientifique-entrepreneur vend sa marchandise, il n’est plus qu’un élément d’un jeu d’alliances et d’intérêts. Il y a donc aujourd’hui des scientifiques qui veulent « déceler le siège de la pensée dans une imagerie cérébrale. »[19] Deux camps s’opposent : d’un côté ceux qui considèrent les processus psychiques autonomes et de l’autre ceux qui calquent le mental sur le neural. Le porte-parole le plus emblématique de ces organicistes étant certainement le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux qui réduit toute forme de pensée à une machine cérébrale. Ce professeur au Collège de France prône « la généralisation absolue d’une psychiatrie biologique fondée sur le primat de la pharmacologie et débarrassée de ‘l’impérialisme du discours psychanalytique’ ou des ‘mythologies freudiennes’. »[20] 

9. Vers une évolution du discours psychanalytique. 

La psychanalyse a joué un rôle déterminant dans l’élaboration de « l’ordre symbolique » dominé par le modèle ecclésial. Mais, Michel Tort ajoute que « seuls ceux qui se sont détachés de la doctrine du Père et se sont laissé solliciter par le bouleversement des questions que représentent les mouvements féministes, mouvements gays et lesbiens, ont occupé une autre position. »[21] Silencieusement, un nouveau paradigme s’est déjà probablement mis en place depuis une vingtaine d’années. On ne peut plus, à moins d’être un conservateur sclérosé, comprendre le psychisme humain comme on le faisait il y a encore cinquante ans. La grille de lecture n’est plus la même. On peut espérer que la psychanalyse gardera l’inventivité de ses origines et qu’elle se forgera de nouveaux outils. 

Bibliographie 

DELEUZE Gilles et GUATTARI Félix, L’Anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie, Ed. de Minuit, Paris, 1972. 

FREUD Sigmund, L’interprétation des rêves, PUF, Paris, 1987 (DieTraumdeutung, 1900). 

HACKING Ian, Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ? La Découverte, Paris, 2001 (1999). 

LATOUR Bruno, La science en action, La Découverte, Paris, 1989. 

ROUDINESCO Élisabeth et PLON Michel, Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, Paris, 1997. 

ROUDINESCO Élisabeth, Pourquoi la psychanalyse ? Fayard, Paris, 1999. 

TESTARD-VAILLANT Philippe, Freud est-il soluble dans les neurosciences ? in Le journal du CNRS, n°194, mars 2006, http://www2.cnrs.fr/presse/journal/2720.htm

TORT Michel, La fin du dogme paternel, Flammarion Aubier, coll. Champs, Paris, 2007 (2005). 


[1] Michel TORT, La fin du dogme paternel, Flammarion Aubier, coll. Champs, Paris, 2007 (2005).

[2] Ibidem, p.46. 

[3] Ibidem, pp.51-52. 

[4] Ibidem, p.63. 

[5] Ibidem, p.64.

[6] Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, Paris, 1997, p.772.

[7] Michel TORT, op.cit., p.65.

[8] Sigmund FREUD, L’interprétation des rêves, PUF, Paris, 1987 (DieTraumdeutung, 1900).

[9] Que l’on se souvienne de l’analogie avec la peste. Mais l’anecdote rapportée par Jacques LACAN en 1955 est probablement inventée.

[10] Ibidem, p.476.

[11] Élisabeth ROUDINESCO, Pourquoi la psychanalyse ? Fayard, Paris, 1999, pp.103-104.

[12] Michel TORT, op.cit., p.271.

[13] Ian HACKING, Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ? La Découverte, Paris, 2001 (1999), p.26.

[14] Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI, L’Anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie, Ed. de Minuit, Paris, 1972.

[15] Michel TORT, op.cit., p241.

[16]Philippe TESTARD-VAILLANT, Freud est-il soluble dans les neurosciences ? in Le journal du CNRS, n°194, mars 2006, http://www2.cnrs.fr/presse/journal/2720.htm.

[17] Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, op.cit., p.440.

[18] Bruno LATOUR, La science en action, La Découverte, Paris, 1989.

[19] Élisabeth ROUDINESCO, op.cit., p.66. 

[20] Ibidem, p.72.

[21] Michel TORT, op.cit., p.479.

Éviter les risques. La gestion du transfert dans la relation d’aide.

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1. Comprendre la relation d’aide. 

Ce qu’il y a de plus important dans la relation d’aide, c’est la relation elle-même. Voilà sans doute la première des similitudes que l’on peut trouver entre ce que l’on appelle la relation d’aide et ce que l’on appelle la relation thérapeutique. Dans un cas comme dans l’autre, la nature de la relation entre deux personnes, l’aidant et l’aidé ou le thérapeute et le patient, joue un rôle primordial.  La relation d’aide est un accompagnement qui consiste principalement en une écoute. Voilà qui constitue la deuxième similitude avec la relation thérapeutique. Savoir écouter n’est pas une chose facile. L’aidant comme le thérapeute n’a d’autre outil que sa propre personne mise en « résonnance » avec la personne qui se raconte.  Enfin, la relation d’aide se met en place dans le but d’obtenir un changement, une amélioration de la qualité de la vie de la personne aidée. Cela constitue la troisième similitude avec la relation thérapeutique.  Gardons-nous toutefois de tomber dans le piège. Malgré ces ressemblances, la relation d’aide ne peut être confondue avec la relation thérapeutique. Tout simplement parce que dans l’aide, quelle qu’elle soit, il n’y a pas de thérapie et donc pas de « guérison ». Par ailleurs, l’aidant, qu’il soit bénévole ou professionnel, n’est pas un thérapeute. Il n’en a pas la formation. Cela ne doit pas l’empêcher de se former le mieux possible à sa fonction. C’est là qu’apparaît toute la difficulté qu’il y aurait à enseigner la relation d’aide. Elle ne peut s’apprendre qu’en étant pratiquée. Les trois attitudes non-directives de Carl Rogers (empathie, écoute active, non-jugement) pourraient constituer les principes de base indispensables à toute bonne relation d’aide. Mais c’est vers la métapsychologie freudienne que je vais me tourner pour mettre en évidence les risques inhérents à la relation d’aide elle-même, afin que nous voyions ensemble comment les éviter, les contourner, les dépasser ou apprendre à les utiliser.  Je le disais pour commencer, ce qu’il y a de plus important dans la relation d’aide, c’est la nature de la relation entre l’aidant et la personne aidée. Dès qu’une relation entre deux personnes se met en place, une série de phénomènes totalement inconscients en constituent le substrat. C’est vrai pour la relation d’aide, mais c’est vrai aussi pour n’importe quelle relation entre deux personnes. On n’échappe pas à son inconscient. C’est ainsi que d’emblée quelqu’un peut nous apparaître comme sympathique ou au contraire comme antipathique. Et cela avant même que nous ayons échangé le moindre mot. C’est qu’inconsciemment nous avons « évalué » la personne à l’aune de ce que nous savons d’autres personnes que nous connaissons bien. Inconsciemment, nous avons effectué ce que l’on appelle en psychanalyse une projection. Il me semble donc très important que toute personne désireuse de pratiquer la relation d’aide se penche sur les phénomènes inconscients qui s’y rattachent. 

2.      À la rencontre de l’inconscient. 

L’inconscient, rappelons-le, n’est pas qu’une sorte de réservoir de souvenirs oubliés. L’inconscient est dynamique, c’est-à-dire qu’il est animé de pulsions plus ou moins refoulées et il est agité par des conflits plus ou moins violents. L’inconscient est également animé de processus dont, par définition, nous n’avons pas conscience. Ces processus sont des mécanismes de défense qui nous aident à nous adapter au monde qui nous entoure. Le refoulement est sans doute, avec le déni, le mécanisme de défense le mieux connu du public. L’inconscient garde aussi la trace d’investissements d’objet anciens, par exemple l’amour et la haine que nous conservons à l’égard de nos parents dans une relation d’objet ambivalente. C’est la raison pour laquelle on a pu dire que l’inconscient se conjugue toujours au présent. Nous portons en nous les traces toujours actives du passé.  La relation d’aide est donc tout sauf neutre. Dès la première rencontre, l’aidant et la personne aidée confrontent tous deux leur « bagage » inconscient très lourd. C’est la raison pour laquelle je recommande à chaque personne qui prend le rôle d’aidant, comme je le recommande à chaque thérapeute, de réfléchir à ses motivations. Qu’est-ce qui peut bien pousser quelqu’un à se porter volontaire pour être visiteur de prison, par exemple ? Il y a bien sûr des réponses toute faites : le sens du travail social, le souci d’aider les plus démunis, les plus désorientés, etc. Mais n’y a-t-il pas aussi une démarche personnelle inconsciente ? Un besoin de réparation, une culpabilité, une pulsion au sacrifice de soi, en sont quelques exemples. Je me souviens d’une femme, travaillant dans un centre d’aide aux victimes, qui avait dû renoncer à son emploi parce qu’elle ne supportait plus ce qu’elle entendait. Elle ne comprenait pas au départ ce qui lui arrivait. Souffrant d’un profond mal-être elle s’est adressé à moi pour commencer une psychanalyse. C’est ainsi qu’elle a découvert et compris que chaque histoire personnelle qui lui était confiée représentait, pour elle, un rappel d’événements traumatiques qu’elle avait connu dans son enfance. Ces événements traumatiques avaient été, jusque là, soigneusement refoulés. Rappelons-le, le refoulement est un mécanisme de défense inconscient. Il s’était mis en place pour la protéger, lui permettre de vivre une vie normale malgré les traumatismes de sa jeunesse. Son contact professionnel avec des victimes a constitué pour elle ce que l’on nomme un « retour du refoulé » provoquant chez elle un profond mal-être. 

3.      La projection, phénomène ordinaire. 

Dès la première rencontre entre deux personnes, il y a projection. De quoi s’agit-il ? C’est un processus inconscient qui, comme son nom l’indique, est un jet en avant. Des perceptions internes, des affects notamment, sont projetées, à notre insu, vers l’extérieur dans le but de modifier notre perception du monde réel. C’est ainsi qu’une personne peut être perçue par nous comme agressive alors qu’elle ne l’est pas. Dans ce cas, ce sont nos propres pensées agressives que nous lui attribuons. Ce phénomène est le principe même que nous utilisons dans ce que l’on appelle les tests projectifs. Le Rorschach, par exemple, où l’on demande au patient de décrire les figures qu’il perçoit dans des taches d’encre, nous permet de découvrir la personnalité d’un sujet grâce aux projections qu’il effectue par ses descriptions.  C’est donc un phénomène inconscient tout à fait ordinaire que cette projection. Bien sûr elle peut être pathologique comme dans le cas de la paranoïa où la perception du réel devient complètement distordue. Dans ce cas, un affect interne insupportable pour le sujet est projeté vers l’objet qui est ainsi revêtu de tout ce qui négatif. Un paranoïaque attribue aux objets qui l’entourent (et donc aux personnes de son entourage) sa propre haine, par exemple. Il a donc l’impression d’être rejeté de tous et que le monde entier le poursuit de sa haine.  Pour comprendre ce phénomène de projection, il faut d’abord se rappeler qu’il est totalement inconscient (j’insiste là-dessus) et qu’il repose sur l’existence d’une distinction entre le monde interne, celui du sujet, et le monde externe, celui du ou des objets. Même dans une projection tout à fait ordinaire le monde qui nous entoure est modifié, recréé par notre psychisme. Nos perceptions sont, dans une certaine mesure, illusoires.  La relation entre deux personnes repose donc largement sur les projections que chacun fait. Comment ne pas donner ce qui en constitue un excellent exemple : le regard amoureux ? Quand deux personnes sont amoureuses, la réalité est distordue, la perception féérique, sans doute, et la perte du sentiment amoureux constituera un dur rappel à une réalité moins idéale.  Dans la relation d’aide, comme dans la relation thérapeutique, les phénomènes inconscients vont se faire plus spécifiques. C’est ainsi qu’on va parler de transfert. 

 4.      Le transfert, phénomène incontournable. 

L’anecdote est célèbre. Anna O. était depuis deux ans la patiente de Josef Breuer, ami et mentor sur jeune Sigmund Freud. Lorsqu’Anna aurait prétendu être enceinte des œuvres de Breuer, celui-ci, prenant peur, aurait interrompu le traitement pour partir en vacances avec son épouse. On sait à présent que cette anecdote n’est qu’une légende. Il n’en reste pas moins que Breuer se trouvait désemparé devant un phénomène qu’il ne comprenait pas. C’est Freud qui, reprenant Anna en analyse, va mettre en évidence le phénomène du transfert.  Le transfert, que l’on devrait appeler report si l’on respectait le terme allemand Übertragung, est la transposition de modalités relationnelles,, appartenant au passé du sujet, sur la personne du thérapeute. Ce qu’il faut souligner c’est qu’il s’agit d’un investissement libidinal. Nous sommes donc, avec le transfert, dans le domaine du désir et de l’affect. Autrement dit, on peut imaginer qu’une histoire d’amour ayant été vécue plusieurs années auparavant par le sujet va être reportée dans la relation d’aide ou dans la relation thérapeutique et, en quelque sorte, revécue par le sujet. Mais attention, ceci n’est qu’un exemple, car le transfert est tout aussi ambivalent que nos investissements libidinaux. Le transfert est une histoire d’amour et de haine. Bien souvent, d’ailleurs, l’amour et la haine sont étroitement imbriqués.  La similitude que j’évoquais plus haut me permet d’affirmer que le transfert peut se mettre en place autant dans la relation d’aide que dans la relation thérapeutique. Si je reprends mon exemple du visiteur de prison, il est important qu’il sache que dès la première rencontre va se mettre en place une relation transférentielle entre la personne qu’il visite et lui-même. Il faudra un peu de temps pour comprendre de quelle nature sera ce transfert. Il peut en tout cas devenir très intense. 

 5.      Le transfert positif : « Il m’a à la bonne ! » 

On l’a vu plus haut, le transfert est un investissement libidinal. Cela signifie qu’il est porté par la pulsion sexuelle. Dans la métapsychologie freudienne, la libido est tout simplement le nom donné à l’énergie sexuelle. Je prends un exemple : un automobiliste s’arrête pour prendre une auto-stoppeuse. Il n’a aucunement l’intention de la violer ni de lui manquer de respect. Consciemment, il dira que c’est pour lui rendre service. Inconsciemment, c’est sa libido qui l’aura amené à s’arrêter tout simplement parce que la compagnie de cette auto-stoppeuse lui sera agréable. Nous n’en avons pas conscience mais notre libido est à l’origine de bien de nos comportements.  Dans le cadre d’une psychanalyse, par exemple, un amour transférentiel va se développer puisque cela sera rendu possible par la levée de certains refoulements. Cet amour ne doit être ni encouragé ni étouffé par le psychanalyste. Il est un élément de la cure qui doit lui-même être analysé. L’amour transférentiel est même le moteur de la cure analytique. C’est grâce à l’affection et à l’admiration que le sujet à son psychanalyste, que les interprétations de celui-ci vont être acceptée, par exemple. On devine déjà toutes les dérives possibles liées à ce transfert positif. J’y reviendrai.  Je reprends l’exemple de mon visiteur de prison. Il va être investi de toute une charge émotionnelle portée par la libido de la personne qu’il visite. Peu importe qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, cela ne se traduit que très rarement par des avances sexuelles. Cette libido s’exprime par de l’affection, de l’admiration, de la confiance. Autant d’éléments qui vont faciliter la relation d’aide.  Mais attention, comme je le laissais entendre, le transfert n’est pas seulement positif. Il peut devenir très négatif. 

6.      Le transfert négatif : « Il m’a à l’œil ! » 

Il faut comprendre le transfert comme ayant un pôle positif et un pôle négatif. L’un ne va pas sans l’autre. Le transfert négatif est tout simplement un transfert de sentiments hostiles. L’hostilité vis-à-vis de l’aidant va se manifester par toute une série d’attitudes : retards, silences, insultes, etc. Je le rappelle, le transfert est inconscient. L’hostilité peut donc prendre des formes très subtiles. D’une manière générale, la personne aidée ne laissera rien passer. Elle vous aura à l’œil, vous pouvez lui faire confiance pour relever tous vos défauts.  Le transfert négatif peut apparaître d’emblée, mais il peut aussi survenir après ou en alternance avec une période de transfert positif. Je rappelle qu’il s’agit d’un investissement libidinal qui est revécu au sein de cette situation particulière que constitue la relation thérapeutique ou la relation d’aide. C’est ainsi qu’un élan affectueux peut être suivi d’une sorte de déception amoureuse qui ne veut pas dire son nom parce qu’elle est tout à fait inconsciente. Il n’empêche qu’elle sera présente dans la relation qui en subira les conséquences. Des phrases comme : « Vous ne vous occupez plus assez de moi » ou « Vous ne vous intéressez plus à ce que je vous dis », sont habituelles dans le cadre d’un transfert négatif.  Mais ce transfert libidinal, positif ou négatif, ne fonctionne pas seulement dans le sens personne aidée/personne aidante. Rappelons-le, nous avons à faire à une relation entre deux individus, entre deux inconscients. Qu’en est-il des investissements libidinaux de la personne aidante, ont-ils une importance dans la relation d’aide ? 

7.      Le contre-transfert ? Il faut vraiment en prendre conscience. 

Je me souviens d’un bénévole dans un service d’aide aux malades qui m’avait rapporté son profond malaise face à un patient hospitalisé qu’il visitait régulièrement. Nous avons cherché ensemble ce qui pouvait bien être la cause de ce malaise. Nous avons cherché longtemps. Lorsque le bénévole a compris ce qui s’était mis en place, il préféré confier le patient à un autre bénévole. En fait, il s’était rendu compte que le patient aidé par lui avait exactement la même voix que son père. Cette coïncidence faisait revivre à ce bénévole tout une série d’investissements libidinaux ambivalents qui venaient troubler la relation d’aide qu’il avait tenté d’établir. Les sentiments projetés par ce bénévole constituaient un transfert sur la personne aidé.  Cet exemple montre l’un des aspects de ce que l’on nomme le contre-transfert. L’autre aspect est tout aussi important. Il qualifie les réactions inconscientes de l’aidant au transfert de la personne aidée.  Il y a quelques années, j’ai reçu une jeune thérapeute en supervision. La supervision, que l’on appelle aussi contrôle, est justement un bon moyen d’analyser la nature de la relation transférentielle. C’est une sorte de garde-fou. Mais dans le cas de cette jeune femme, il était déjà trop tard. Nouvellement diplômée en psychologie, elle venait d’ouvrir son cabinet de consultation, sans autre formation particulière à une quelconque forme de thérapie. Son premier patient se fit charmeur. Elle ne résista pas. C’est ainsi que prit fin la thérapie. Dans ce cas, le contre-transfert a consisté, pour elle, à prendre pour argent comptant les déclarations amoureuses de son patient.  C’est une des dérives possibles de la relation d’aide : prendre l’expression du transfert pour la réalité. Si le transfert est bien réel, ses expressions ne vous sont pas vraiment adressées. Que cela soit de l’amour ou de l’hostilité, ces sentiments ne sont que le report d’une relation plus archaïque. Le piège est donc d’y croire. Et si vous êtes vous-même en recherche d’affection, vous risquez d’accueillir les sentiments de la personne aidée sans vous rendre compte qu’il s’agit d’un transfert. Voilà qui pourrait mettre fin à la relation d’aide et qui risquerait d’engager une relation reposant sur un malentendu. 

8.      Comment aider quelqu’un. 

D’abord, il vous faut chercher à comprendre les motifs de votre engagement comme personne aidante. Je ne parle pas ici des raisons conscientes et officielles, je parle de ce qu’il peut y avoir d’inconscient dans cet engagement. Une démarche qui semble difficile sans psychanalyse, mais qui n’est pas impossible si l’on se pose les bonnes questions et si l’on s’efforce d’y répondre honnêtement. Pourquoi ai-je choisi d’aider les autres ? Pourquoi dans ce cadre précis ? Qu’est-ce que ce cadre me rappelle ? Qu’est-ce qu’il évoque pour moi de positif ou de négatif ? Qu’est-ce que j’attends de mon rôle d’aidant ? Une récompense ? Sous quelle forme ? Des remerciements ? Une valorisation de ma personne ? Le sentiment d’être important au moins pour quelqu’un ? Etc. Comprendre ses motivations inconscientes est important parce que cela vous permettra de comprendre ce qui se jouera dans la relation d’aide au titre de transfert et contre-transfert. Cela ne peut que vous aider à conserver une neutralité bienveillante vis-à-vis de la personne aidée.  Ensuite, dès la première rencontre avec une personne bénéficiaire de votre aide, il faudra essayer de discerner ce qui est de l’ordre du transfert dans votre relation. Son attente ou sa méfiance, sa volubilité ou son hostilité, par exemple, seront probablement transférentielles. Soyez donc aussi neutre que possible. Ne parlez pas de votre expérience personnelle. Vous n’êtes pas là pour partager, mais pour aider. L’empathie que l’on s’attend à trouver chez vous, c’est-à-dire la capacité la capacité de vous identifier à autrui, d’entrer en « résonance » avec lui, ne consiste pas à pleurer ensemble sur ses malheurs. En même temps, lors de cette première rencontre, il vous faudra aussi tenter de discerner ce qui est de l’ordre du contre-transfert. Dites-vous bien qu’il apparaît aussi dès les premiers instants. Que ressentez-vous en voyant cette personne ? En lui parlant ? En l’écoutant ? Est-ce qu’elle vous rappelle quelqu’un ? Vous sentez-vous mal à l’aise en sa présence ? Ressentez-vous de l’affection ? Ressentez-vous de l’attirance ? Ressentez-vous du désir ? Il est primordial de comprendre que vous ne pouvez pas commencer une relation d’aide avec quelqu’un si vous ressentez du désir pour elle. Votre relation serait faussée dès le départ. Il vaut mieux dans ce cas confier cette personne à un autre aidant. Ne voyez-là aucune pruderie, il s’agit de ne pas mélanger les genres, car vous ne pourrez pas aider quelqu’un si vous avez un intérêt qui est engagé.  Par ailleurs, il est important de ne pas garder pour vous une impression difficile ou un malaise par rapport à une personne. Beaucoup d’associations d’aide, quelle que soit cette aide, organisent des supervisions, généralement en groupe, accompagnées par un psychologue. Je pense qu’il est indispensable d’y participer. Les épaules de l’aidant sont parfois lourdement chargées de difficultés, de hontes, de secrets, de culpabilités. C’est trop pour une seule personne, surtout si tout cela vient rencontrer votre propre fragilité. Vous risquez de ne plus supporter ce que l’on vous dit. S’il n’y a pas de supervisions organisées par l’association ou l’institution dans laquelle vous travailler comme aidant, alors il faut rencontrer régulièrement un psychologue pour une sorte de débriefing de votre fonction d’aidant.  Enfin, lorsque la relation d’aide est terminée, je pense qu’il est inutile de jouer des prolongations. Si vous avez des difficultés à rompre le lien, Alors il faut de nouveau que vous vous posiez les questions sur la motivation et le contre-transfert.  Pour conclure, rappelons-nous que la relation d’aide est avant tout une relation et qu’elle doit être constamment analysée par l’aidant. Si l’on ne veut pas que la relation d’aide se termine par un naufrage, il faut éviter les écueils. La meilleure manière était encore d’en dresser la carte en espérant que chacun prenne bien conscience des risques. 

Patrick Hannot 

Psychologue Psychanalyste 

Remarques psychanalytiques sur le Da Vinci Code de Dan Brown.

 n6295574091562502237.jpg article de Patrick Hannot

 

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Autant dire tout de suite que Dan Brown connaît la recette pour rédiger un bon best-seller. Elle est simple : « Commencez par des secrets incroyablement convaincants et puissants, jetez un homme ordinaire (et une belle femme) dans de l’action rapide aux enjeux élevés pour qu’il découvre ces secrets malgré une menace imminente contre la civilisation , confrontez les personnages à des sociétés secrètes obscures et puissantes dont personne ne soupçonnait l’existence jusqu’alors, concentrez leur esprit sur des complots si complexes que le lecteur ne pourra jamais établir un plan de l’intrigue, et enrobez le tout d’action suffisamment rapide pour que le lecteur oublie les personnages de papier mâché et les lacunes de l’intrigue. »

Pour bien comprendre le Da Vinci Code, il est intéressant de le considérer comme le second tome des aventures de son héros, un universitaire américain nommé Robert Langdon. Le premier tome s’appelle Anges et Démons, roman qui précède le Da Vinci Code mais qui a été traduit en français postérieurement. Si les incohérences, les inventions, les déformations et les falsifications du Da Vinci Code sont agaçantes, dans Anges et Démons, il faut leur adjoindre une niaiserie et une invraisemblance qui perturbent le plus bienveillant des lecteurs cultivés.

Dans les deux romans, le suspense repose sur un secret que le héros doit découvrir après un parcours quelque peu initiatique. Dans Anges et Démons, le secret porte sur l’existence d’une secte, les Illuminati, prétendument composée de scientifiques travaillant à la perte de l’Église dont ils seraient les farouches adversaires. Galilée en aurait été un Grand Maître. Cette organisation qui aurait traversé les siècles depuis la Renaissance, ourdirait des complots machiavéliques suffisamment puissants pour tenir en échec l’Église Catholique. Dans le Da Vinci Code, le secret est que Jésus aurait eu une descendance grâce à Marie-Madeleine qui aurait été sa compagne. Cette descendance aurait donné naissance à la dynastie des Mérovingiens. Ce secret extraordinaire, nature même du Graal, serait gardé par une mystérieuse société, le Prieuré de Sion, tandis que l’Église catholique, et en particulier l’Opus Dei, chercherait à le faire disparaître. Leonardo da Vinci, qui aurait été Grand Maître du Prieuré de Sion, aurait transmis un message codé depuis la Renaissance pour livrer le secret du Graal, à savoir que l’Église chrétienne avait été confiée par Jésus à Marie-Madeleine et à sa descendance.

L’engouement populaire pour le Da Vinci Code semble, à première vue, incompréhensible. Il ne faut pas en chercher les raisons dans les talents d’écrivain de l’auteur ni même dans le suspense du récit, mais plutôt dans les thèses qui sont évoquées dans le roman. Ces thèses, je dirais même que le Da Vinci Code ne fait pas que les utiliser, il les défend. Car il y a une malhonnêteté dans l’attitude de Dan Brown lorsqu’il affirme : « Dans mon livre, je révèle un secret qui est murmuré depuis des siècles. Je ne l’ai pas inventé. C’est la première fois que ce secret est dévoilé dans un thriller à succès. » Il fait également précéder ses romans d’une note qui précise que tout ce qui s’y trouve est « factual », c’est-à-dire reposant sur des faits, sous-entendus avérés. Il y a un risque ici, car le lectorat de Dan Brown est tellement vaste qu’il atteint ceux qui ne lisent que très rarement et qui ne sont pas culturellement armés pour faire la part entre la fiction et la réalité.

Examinons les sources de Dan Brown. Tout commence par sa lecture d’un ouvrage ésotérique, Holy Blood, Holy Grail., traduit en français sous le titre : L’énigme sacrée. Ses auteurs sont Michael Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln. Ce ne sont aucunement des spécialistes de l’histoire religieuse, mais tous trois s’intéressent à l’ésotérisme et aux mystères historiques. Ce livre a manifestement influencé Dan Brown. D’ailleurs l’un des personnages clef du Da Vinci Code, Sir Leigh Teabing, doit son prénom à Richard Leigh et son nom, Teabing, est une anagramme de Baigent. Ces trois auteurs ont l’enthousiasme des autodidactes, mais ils en ont également l’imprécision. Avec une grande honnêteté ils ont reconnu que « L’énigme sacrée a été sérieusement remis en question en ce qui a trait à ses recherches, à ses méthodes, à ses conclusions et ainsi de suite. La plupart des chercheurs qui possèdent une expertise dans les domaines qu’aborde le livre ne lui accordent, au mieux, aucune crédibilité, ou bien trouvent qu’il appuie le canular que constitue, aux yeux de nombreux spécialistes, le Prieuré de Sion. » La documentation de Dan Brown est donc douteuse. Des journalistes ont pu établir qu’elle reposait en grande partie sur la fréquentation de sites Internet américains qui mettent en scène des théories du complot. Ces sites flirtent souvent avec le révisionnisme, l’antisémitisme et l’extrême droite. Les théories du complot connaissent un immense succès aux USA. « Les Américains croient volontiers aux complots. Ils ne sont pas surpris quand on leur dit qu’une partie des élites veulent du mal aux bons citoyens. »

Voici donc ce qui constitue le ressort du Da Vinci Code. Nous sommes victimes d’un complot. L’Église catholique cache depuis toujours la vérité aux chrétiens. Nous sommes ici confrontés à ce que l’historien des sciences Pierre-André Taguieff appelle un imaginaire manichéen où «le mythe du complot ou la mythologie conspirationniste, qui se constitue autour de la thèse selon laquelle les complots on fait, font et feront l’Histoire, c’est-à-dire constituent la clé de l’histoire. » Cette vision paranoïaque de l’Histoire est proche de ce que l’on appelle le délire interprétatif. De quoi s’agit-il exactement ?

Il faut avant tout préciser que « la paranoïa a des formes individuelles et institutionnelles, sociales et culturelles. Tout le monde a probablement en soi au moins un germe de paranoïa. » Du point de vue clinique, la paranoïa est un trouble de la personnalité, de structure psychotique, qui peut se traduire par un état délirant survenant à l’âge adulte. Le délire paranoïaque présente un mécanisme interprétatif très systématisé. C’est donc un délire cohérent et le sujet qui en souffre est convaincu de la véracité de ses interprétations. Il convient d’ajouter que le délire paranoïaque se retrouve chez des sujets qui possèdent un moi hypertrophié et qui sont extrêmement rigides, incapables de se remettre en question. Selon Freud , c’est le mécanisme de la projection qui est à l’œuvre dans la paranoïa. Il s’agit, pour le sujet, de rejeter vers l’extérieur une perception intolérable à l’intérieur. Il y a donc projection d’un contenu refoulé vers l’extérieur, mais il y a retour. Ce qui a été aboli au-dedans revient du dehors et s’accompagne d’un déni de la réalité. C’est ainsi qu’une pulsion agressive inavouable peut revenir, après transformation, sous la forme d’un délire de persécution. Il s’agit d’un mécanisme de défense contre une pulsion inacceptable en particulier la haine et l’agressivité.

C’est ce mécanisme qui est à l’œuvre, sous une forme romanesque, dans le Da Vinci Code. L’Église est dénoncée comme organisatrice d’un complot du silence. Elle nous cacherait une vérité : le mariage de Jésus.

Nous avons vu quel était le ressort du Da Vinci Code, abordons maintenant l’énigme éponyme. Les œuvres de Leonardo da Vinci seraient codées dans le but de transmettre la notion de Féminin sacré et le souvenir du mariage de Jésus. Dan Brown va jusqu’à affirmer que Leonardo était un féministe ! Il s’agit non seulement d’un anachronisme mais aussi d’une preuve que l’auteur ne connaît pas son sujet. Le génie de la Renaissance était non seulement amateur d’adolescents mais aussi, probablement tourmenté par sa sexualité, profondément fasciné par l’ambiguïté. Les jeunes hommes qu’il représente dans ses dessins et ses peintures sont extrêmement féminins. C’est l’hypothèse soutenue par Freud dans une étude sur Leonardo . Dans la Cène, c’est bien Jésus et ses douze apôtres qui sont représentés. Selon la tradition, l’apôtre Jean est représenté très jeune aux côtés de Jésus, avec toute l’ambiguïté voulue. Il ne s’agit donc pas du banquet de noce de Jésus où il figurerait avec Marie-Madeleine et tous les apôtres sauf Jean, mais bien de la Cène, représentée selon la tradition.

Il reste que le mariage de Jésus et la place de la femme dans l’Église sont des sujets à la mode qui passionnent un grand nombre de chrétiens. Nous abordons ici la thèse défendue par Dan Brown. Elle n’est pas neuve, même si la construction sociale du féminisme au cours de ces trois dernières décennies a influencé notre conception des origines du christianisme. Il est à noter que le féminisme de Dan Brown n’est que de pure façade. La place du père est omniprésente dans le roman. L’héroïne, Sophie Neveu, est orpheline. Elle rappelle les difficultés relationnelles qu’elle a avec son grand-père, assassiné au début du roman, pour qui elle éprouve néanmoins une admiration sans borne. C’est lui qui était détenteur d’un savoir et d’un secret. C’est avec l’aide de Robert Langdon, figure paternelle de substitution, qu’elle va partir à la recherche des secrets du grand-père. Elle finira par découvrir que sa grand-mère s’est volontairement mise à l’écart. Nous sommes donc dans un univers d’hommes. Ils ont le pouvoir et la connaissance. Le nom même de la jeune fille, Neveu, évoque une un lien familial symbolique masculin avec l’universitaire. C’est à croire qu’elle n’est femme que pour les besoins du roman.

Un autre élément très présent dans le Da Vinci Code, c’est le masochisme. Cilice et flagellation du tueur, bien sûr, mais aussi sacrifice des grands-parents et sacrifice des gardiens du secret. Évocation du symbole masochiste par excellence, le Graal, que la tradition considère être le calice qui reçut le sang de Jésus, symbolique à la Cène et réel au Calvaire, est détourné. Il se personnifie en une Marie-Madeleine rejetée par l’Église qu’elle aurait du diriger, prétend Dan Brown. Les prétendus gardiens du secret ne le révèlent pas. N’est-ce pas une manière de souffrir en silence, un peu comme un masochiste qui patiente en attendant son triomphe ? Le masochisme règne dans le Da Vinci Code comme il règne dans le christianisme, où à l’instar d’autres religions antiques, le dieu se sacrifie.

Précisément, quelle est la place de Marie-Madeleine dans la vie de Jésus ? Les évangiles canoniques ne disent rien au sujet de la vie sentimentale ou sexuelle de Yeshua ben Yosef que nous connaissons sous le nom de Jésus. Nous savons que le personnage de Marie-Madeleine est une construction tardive, symbole de la courtisane repentie, créée à partir de plusieurs Myriam et notamment Myriam de Magdala. Les idées reprises par Dan Brown reposent sur une lecture de certains évangiles apocryphes. Les textes apocryphes constituent un corpus ouvert extrêmement riche qui illustre le foisonnement des approches doctrinales des premiers siècles du christianisme, chaque évangile défendant une doctrine particulière. Le gnosticisme, qui n’est qu’une de ces approches, est initiatique, fondé sur le dualisme métaphysique (dieu du mal, dieu du bien, principe masculin, principe féminin). Il voit, en Jésus et Marie-Madeleine, le couple rédempteur qui serait le pendant du couple originel, Adam et Ève. Cette interprétation peut avoir ses adeptes, mais elle est très loin d’une vérité historique.

Ce qui est intéressant, c’est de constater que Dan Brown se base sur un christianisme marginal pour contester un christianisme officiel. À aucun moment, il ne met en doute les fondements de la foi chrétienne. La dévotion à la Déesse Mère existe depuis longtemps dans le christianisme. Dan Brown propose un glissement de la mère à la compagne de Jésus. Il s’agit d’actualiser et de normaliser Jésus en lui donnant une sexualité. Il s’agit d’en faire un personnage proche des hommes du 21ème siècle. Si le Da Vinci Code détériore quelque peu l’image de l’Église catholique, il renforce la construction sociale d’un christianisme non-conformiste.

Patrick Hannot



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