Le corps comme être sexué. Commentaire sur un texte de Maurice Merleau-Ponty.

19 décembre 2009

PHILOSOPHIE

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Pour Maurice Merleau-Ponty, la perception est une ouverture primordiale sur le monde vécu. « Le monde est là avant toute analyse que je puisse en faire. »[1] Cela signifie que le monde n’est pas seulement constitué par moi, mais que je le vois apparaître comme existant. Ma perception s’ancre dans l’expérience vécue, elle se donne dans un champ et elle est subjective. « Le monde n’est pas un objet dont je possède par-devers moi la loi de constitution, il est le milieu naturel et le champ de toutes mes pensées et de toutes mes perceptions explicites. La vérité n’« habite » pas seulement l’« homme intérieur », ou plutôt il n’y a pas d’homme intérieur, l’homme est au monde, c’est dans le monde qu’il se connaît. »[2] 

Pour Merleau-Ponty, il n’y a donc pas d’homme intérieur, l’homme ne se connait que dans le monde et le corps est le lieu de l’appropriation du monde. « Nous nous trouvons en présence d’une nature qui n’a pas besoin d’être perçue pour exister. Si donc nous voulons mettre en évidence la genèse de l’être pour nous, il faut considérer pour finir le secteur de notre expérience qui visiblement n’a de sens et de réalité que pour nous, c’est-à-dire notre milieu affectif. »[3] Le corps est avant tout sujet. Il est la condition de l’expérience affective. 

La conception ordinaire veut que l’affectivité chez l’être humain soit complexe. C’est parce qu’elle ne s’explique pas seulement par notre organisation corporelle mais aussi par notre intelligence. Les états affectifs ne sont pas qu’une mosaïque de plaisirs et de douleurs fermés sur eux-mêmes. L’affectivité se pénètre d’intelligence, c’est-à-dire que « de simples représentations peuvent déplacer les stimuli naturels du plaisir et de la douleur, selon les lois de l’association des idées ou celles du réflexe conditionné, que ces substitutions attachent le plaisir et la douleur à des circonstances qui nous sont naturellement indifférentes et que, de transfert en transfert, des valeurs secondes ou troisièmes se constituent qui sont sans rapport apparent avec nos plaisirs et nos douleurs naturels. »[4] Merleau-Ponty mentionne, sans la nommer, la notion d’inconscient. Non pas un réservoir opaque de souvenirs et d’impressions, mais un inconscient freudien, c’est-à-dire dynamique, traversé de conflits. Les états affectifs « élémentaires », comme il les appelle, auraient donc moins d’importance que le pouvoir de représentation du sujet. Merleau-Ponty récuse cette interprétation. Il n’y a pas, dit-il, une perception distincte de la perception objective. « La perception érotique n’est pas une cogitatio qui vise un cogitatum ; à travers un corps elle vise un autre corps, elle se fait dans le monde et non pas dans une conscience. »[5] Merleau-Ponty prend l’exemple du spectacle érotique. Il a une signification sexuelle non pas parce qu’il me permet de représenter son rapport aux organes sexuels, mais parce qu’il me procure une excitation sexuelle dans mon corps. « Il y a une « compréhension » érotique qui n’est pas de l’ordre de l’entendement puisque l’entendement comprend en apercevant une expérience sous une idée, tandis que le désir comprend aveuglément en reliant un corps à un corps. »[6] 

Pour Merleau-Ponty, la sexualité ne suit pas un processus autonome. « Elle est liée intérieurement à tout l’être connaissant et agissant. »[7] Ici, Merleau-Ponty rejoint Freud. Certes, Freud avait effectué une rupture épistémologique avec la sexologie « en étendant la notion de sexualité à une disposition psychique universelle et en l’extirpant de son fondement biologique, anatomique et génital pour en faire l’essence même de l’activité humaine »[8], mais ce qui était important dans la doctrine freudienne c’était moins la sexualité elle-même que l’ensemble conceptuel qui permettait de la représenter. « Quelles qu’est pu être les déclarations de principe de Freud, les recherches psychanalytiques aboutissent en fait non pas à expliquer l’homme par l’infrastructure sexuelle, mais à retrouver dans la sexualité les relations et les attitudes qui passaient auparavant pour des relations et des attitudes de conscience, et la signification de la psychanalyse n’est pas tant de rendre la psychologie biologique que de découvrir dans des fonctions que l’on croyait « purement corporelles » un mouvement dialectique et de réintégrer la sexualité à l’être humain. »[9] Méthode psychanalytique et méthode phénoménologiques se rejoignent pour dire que tout à un sens, qu’il ne faut pas confondre le sexuel et le génital, la libido et l’instinct. C’est donc sans contredire la métapsychologie freudienne que Merleau-Ponty affirme que « si l’histoire sexuelle d’un homme donne la clef de sa vie, c’est parce que dans la sexualité de l’homme se projette sa manière d’être à l’égard du monde, c’est-à-dire à l’égard du temps et à l’égard des autres hommes. (…) La vie génitale est embrayée sur la vie totale du sujet. »[10] 

La psychanalyse, en généralisant la notion de sexualité, en en faisant une manière d’être au monde, nous fait aboutir à une conclusion ambiguë où s’expriment deux hypothèses. La première consisterait à dire que c’est toute notre existence qui a une signification sexuelle. Autrement dit, l’existence ne serait qu’un autre nom pour désigner la vie sexuelle. Pour Merleau-Ponty, cela reviendrait à une tautologie. L’autre hypothèse consisterait à dire que tout phénomène sexuel a une signification existentielle. Il ne serait qu’une expression de notre manière générale de projeter notre milieu. Pour Merleau-Ponty, « il ne peut être question de noyer la sexualité dans l’existence, comme si elle n’était qu’un épiphénomène. »[11] 

Merleau-Ponty n’est donc pas entièrement satisfait de la position freudienne en matière de sexualité. « Si l’on admet que les troubles sexuels des névrosés expriment leur drame fondamental et nous en offre comme le grossissement, reste à savoir pourquoi l’expression sexuelle de ce drame est plus précoce, plus fréquente et plus voyante que les autres ; et pourquoi la sexualité est non seulement un signe, mais encore un signe privilégié. »[12] Merleau-Ponty ne contredit pas Freud sur l’étiologie sexuelle des névroses. Pour rappel, la névrose serait, selon Freud, une affection liée à un conflit psychique inconscient, d’origine infantile, ayant une cause sexuelle. La question de Merleau-Ponty porte sur ce dernier point. Pourquoi la sexualité est-elle un signe privilégié ? 

La vie corporelle et le psychisme sont, nous dit Merleau-Ponty, dans un rapport d’expression réciproque. « L’événement corporel a toujours une expression psychique. »[13] Cela ne signifie pas qu’il prône un retour du spiritualisme où le corps ne serait que l’enveloppe de l’esprit. Merleau-Ponty s’en explique en définissant les termes d’« expression » et de « signification ». Pour cela, il prend l’exemple d’un cas d’aphonie chez une jeune fille traitée par Binswanger. 

Ludwig Binswanger est un psychiatre suisse qui fut disciple de Freud pendant un temps, mais dont la fréquentation de Bergson puis de Husserl et de Heidegger l’amena à s’en distinguer en fondant sa propre démarche thérapeutique : l’analyse existentielle ou Daseinanalyse

« Une jeune fille à qui sa mère interdit de revoir le jeune homme qu’elle aime perd le sommeil, l’appétit et finalement l’usage de la parole. »[14] On apprend aussi qu’une aphonie s’était déjà produite dans son enfance à la suite d’un tremblement de terre. Freud aurait dit qu’il y a fixation au stade oral, le premier des stades du développement psychosexuel, selon lui. Reprenant l’analyse qu’en fait Binswanger, Merleau-Ponty explique que ce qui est « fixé » sur la bouche n’est pas qu’un rappel du développement psychosexuel, mais aussi « les relations avec autrui dont la bouche est le véhicule. »[15] Les bases de la doctrine freudienne ne sont pas niées (la signification sexuelle des névroses) mais elles sont complétées un rapport aux dimensions fondamentales de l’existence (le rapport au passé et à l’avenir, le rapport au moi et à autrui). 

Merleau-Ponty attire notre attention sur le fait qu’« être aphone n’est pas se taire ». Il ne s’agit ni d’un problème physique comme une paralysie des cordes vocales ni d’une démarche volontaire. « La jeune fille ne cesse pas de parler, elle « perd » la voix comme on perd un souvenir. »[16] Ce type de phénomènes, bien connu des psychanalystes au même titre que les oublis, les lapsus, les actes manqués et les rêves, montre bien qu’il existe un rapport intentionnel avec l’objet dont le phénomène est l’expression. Freud en donne d’excellents exemples dans Psychopathologie de la vie quotidienne qu’il publie en 1901. 

Il y a donc un choix inconscient qui se fait. « Les messages sensoriels ou les souvenirs ne sont saisis expressément et connus par nous que sous la condition d’une adhésion générale à la zone de notre corps et de notre vie dont ils relèvent. »[17] C’est ce qui détermine et délimite le champ dans lequel se fait l’expression d’un symptôme. Par exemple, je pourrais choisir de ne plus parler à une personne, mais un autre choix inconscient se fait, je deviens aphone et donc cette personne n’existe plus pour moi comme interlocuteur. 

Lorsqu’il considère que d’aucun pourrait y voir une forme d’hypocrisie, Merleau-Ponty fait la distinction entre hypocrisie psychologique, qui est un choix conscient, et ce qu’il appelle une hypocrisie métaphysique, qui est un choix inconscient. Dans ce dernier cas, le sujet se ment à lui-même. Il ignore totalement les causes de son état. Curieusement, connaître l’origine de son symptôme n’est pas suffisant pour le faire disparaître. Merleau-Ponty rapporte que parfois un simple contact de la main peut suffire. C’est ainsi d’ailleurs que Françoise Dolto, dans L’évangile au risque de la psychanalyse, expliquait les guérisons miraculeuses. 

Merleau-Ponty rappelle que la prise de conscience, dans les traitements psychiques, resterait purement cognitive s’il n’y avait pas un rapport personnel avec le psychanalyste. C’est ce que Freud appelle le transfert, phénomène qu’il considère comme le moteur de la psychanalyse. Sans ce transfert, le malade n’assumerait pas le sens de ses troubles. « Le symptôme comme la guérison ne s’élabore pas au niveau de la conscience objective ou thétique, mais en dessous. »[18] Voilà qui rappelle l’enseignement de Freud sur la double lecture des rêves où l’on distingue le contenu manifeste du contenu latent. 

C’est dans le rapport à autrui et dans le rapport au temps que Merleau-Ponty situe à la fois l’origine et la guérison des symptômes. « L’aphonie ne représente pas seulement un refus de parler, l’anorexie un refus de vivre, elles sont ce refus d’autrui ou ce refus de l’avenir arrachés à la nature transitive des « phénomènes intérieurs », généralisés, consommés, devenus situation de fait. »[19] C’est dans le corps que s’effectue cette métamorphose. C’est dans le corps que se réalisent l’existence et l’ouverture au monde, mais c’est aussi dans le corps que l’existence peut se nouer dans un symptôme et se fermer au monde. Pour revenir à l’exemple du cas d’aphonie, ce n’est pas par un effort intellectuel ou par un effort de volonté que la malade va retrouver sa voix, c’est « par une conversion dans laquelle tout son corps se rassemble, (…) le souvenir ou la voix sont retrouvés lorsque le corps de nouveau s’ouvre à autrui ou au passé. »[20] 

On voit ici l’importance du corps. Il exprime l’existence, nous dit Merleau-Ponty, au sens où la parole exprime la pensée. Ce rapport de l’expression à l’exprimé n’est pas à sens unique. « Ni le corps ni l’existence ne peuvent passer pour l’original de l’être humain, puisque chacun présuppose l’autre et que le corps est l’existence figée ou généralisée et l’existence une incarnation perpétuelle. »[21] 

Ce rapport particulier entre le corps et l’existence, nous permet de revenir à la question de la sexualité. Merleau-Ponty affirme que « ce qu’on cherche à posséder, ce n’est donc pas un corps, mais un corps animé par une conscience, et, comme le dit Alain, on n’aime pas une folle, sinon en tant qu’on l’a aimé avant sa folie. »[22] Rappelons-nous que toute conscience est conscience perceptive. C’est ainsi que, nous l’avons vu plus haut, la perception érotique se fait à travers un corps en visant un autre corps. La sexualité n’est donc pas transcendée dans la vie humaine. Elle n’est pas non plus le centre de cette vie où elle serait maintenue par des représentations inconscientes. La sexualité est constamment présente dans notre vie « comme une atmosphère. »[23] Merleau-Ponty fait lui-même le rapprochement entre cette expression de la sexualité et ce que l’on peut ressentir dans un rêve érotique où l’excitation sexuelle est une atmosphère entre contenu manifeste et contenu latent. 

Pour Merleau-Ponty, « il y a osmose entre la sexualité et l’existence. »[24] L’une est diffuse dans l’autre et réciproquement. C’est ainsi qu’il se démarque de la psychanalyse freudienne, car il est pour lui impossible de distinguer, dans une décision ou un acte, ce qui est « sexuel » de ce qui ne l’est pas. 


[1] Maurice MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception, Gallimard, Paris, 1945, p.10.

[2] Ibidem, p.11. 

[3] Ibidem, p. 191. 

[4] Idem

[5] Ibidem, p.194. 

[6] Idem

[7] Ibidem. P.195. 

[8] Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, Paris, 1997, p.973.

[9] Maurice MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception, Gallimard, Paris, 1945, p.195.

[10] Ibidem, p.196. 

[11] Ibidem, p.197. 

[12] Idem

[13] Idem

[14] Ibidem, p.198. 

[15] Idem

[16] Ibidem, p.199. 

[17] Ibidem, p.200. 

[18] Ibidem, p.201. 

[19] Ibidem, p.202. 

[20] Ibidem, p.203. 

[21] Ibidem, p.204. 

[22] Ibidem, p.205. 

[23] Ibidem, p.206. 

[24] Ibidem, p.207.

À propos de p56h

Psychologue clinicien et psychanalyste.

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