• Accueil
  • > Archives pour décembre 2009

Archives pour décembre 2009

Le corps comme être sexué. Commentaire sur un texte de Maurice Merleau-Ponty.

 dsc00091.jpg

Pour Maurice Merleau-Ponty, la perception est une ouverture primordiale sur le monde vécu. « Le monde est là avant toute analyse que je puisse en faire. »[1] Cela signifie que le monde n’est pas seulement constitué par moi, mais que je le vois apparaître comme existant. Ma perception s’ancre dans l’expérience vécue, elle se donne dans un champ et elle est subjective. « Le monde n’est pas un objet dont je possède par-devers moi la loi de constitution, il est le milieu naturel et le champ de toutes mes pensées et de toutes mes perceptions explicites. La vérité n’« habite » pas seulement l’« homme intérieur », ou plutôt il n’y a pas d’homme intérieur, l’homme est au monde, c’est dans le monde qu’il se connaît. »[2] 

Pour Merleau-Ponty, il n’y a donc pas d’homme intérieur, l’homme ne se connait que dans le monde et le corps est le lieu de l’appropriation du monde. « Nous nous trouvons en présence d’une nature qui n’a pas besoin d’être perçue pour exister. Si donc nous voulons mettre en évidence la genèse de l’être pour nous, il faut considérer pour finir le secteur de notre expérience qui visiblement n’a de sens et de réalité que pour nous, c’est-à-dire notre milieu affectif. »[3] Le corps est avant tout sujet. Il est la condition de l’expérience affective. 

La conception ordinaire veut que l’affectivité chez l’être humain soit complexe. C’est parce qu’elle ne s’explique pas seulement par notre organisation corporelle mais aussi par notre intelligence. Les états affectifs ne sont pas qu’une mosaïque de plaisirs et de douleurs fermés sur eux-mêmes. L’affectivité se pénètre d’intelligence, c’est-à-dire que « de simples représentations peuvent déplacer les stimuli naturels du plaisir et de la douleur, selon les lois de l’association des idées ou celles du réflexe conditionné, que ces substitutions attachent le plaisir et la douleur à des circonstances qui nous sont naturellement indifférentes et que, de transfert en transfert, des valeurs secondes ou troisièmes se constituent qui sont sans rapport apparent avec nos plaisirs et nos douleurs naturels. »[4] Merleau-Ponty mentionne, sans la nommer, la notion d’inconscient. Non pas un réservoir opaque de souvenirs et d’impressions, mais un inconscient freudien, c’est-à-dire dynamique, traversé de conflits. Les états affectifs « élémentaires », comme il les appelle, auraient donc moins d’importance que le pouvoir de représentation du sujet. Merleau-Ponty récuse cette interprétation. Il n’y a pas, dit-il, une perception distincte de la perception objective. « La perception érotique n’est pas une cogitatio qui vise un cogitatum ; à travers un corps elle vise un autre corps, elle se fait dans le monde et non pas dans une conscience. »[5] Merleau-Ponty prend l’exemple du spectacle érotique. Il a une signification sexuelle non pas parce qu’il me permet de représenter son rapport aux organes sexuels, mais parce qu’il me procure une excitation sexuelle dans mon corps. « Il y a une « compréhension » érotique qui n’est pas de l’ordre de l’entendement puisque l’entendement comprend en apercevant une expérience sous une idée, tandis que le désir comprend aveuglément en reliant un corps à un corps. »[6] 

Pour Merleau-Ponty, la sexualité ne suit pas un processus autonome. « Elle est liée intérieurement à tout l’être connaissant et agissant. »[7] Ici, Merleau-Ponty rejoint Freud. Certes, Freud avait effectué une rupture épistémologique avec la sexologie « en étendant la notion de sexualité à une disposition psychique universelle et en l’extirpant de son fondement biologique, anatomique et génital pour en faire l’essence même de l’activité humaine »[8], mais ce qui était important dans la doctrine freudienne c’était moins la sexualité elle-même que l’ensemble conceptuel qui permettait de la représenter. « Quelles qu’est pu être les déclarations de principe de Freud, les recherches psychanalytiques aboutissent en fait non pas à expliquer l’homme par l’infrastructure sexuelle, mais à retrouver dans la sexualité les relations et les attitudes qui passaient auparavant pour des relations et des attitudes de conscience, et la signification de la psychanalyse n’est pas tant de rendre la psychologie biologique que de découvrir dans des fonctions que l’on croyait « purement corporelles » un mouvement dialectique et de réintégrer la sexualité à l’être humain. »[9] Méthode psychanalytique et méthode phénoménologiques se rejoignent pour dire que tout à un sens, qu’il ne faut pas confondre le sexuel et le génital, la libido et l’instinct. C’est donc sans contredire la métapsychologie freudienne que Merleau-Ponty affirme que « si l’histoire sexuelle d’un homme donne la clef de sa vie, c’est parce que dans la sexualité de l’homme se projette sa manière d’être à l’égard du monde, c’est-à-dire à l’égard du temps et à l’égard des autres hommes. (…) La vie génitale est embrayée sur la vie totale du sujet. »[10] 

La psychanalyse, en généralisant la notion de sexualité, en en faisant une manière d’être au monde, nous fait aboutir à une conclusion ambiguë où s’expriment deux hypothèses. La première consisterait à dire que c’est toute notre existence qui a une signification sexuelle. Autrement dit, l’existence ne serait qu’un autre nom pour désigner la vie sexuelle. Pour Merleau-Ponty, cela reviendrait à une tautologie. L’autre hypothèse consisterait à dire que tout phénomène sexuel a une signification existentielle. Il ne serait qu’une expression de notre manière générale de projeter notre milieu. Pour Merleau-Ponty, « il ne peut être question de noyer la sexualité dans l’existence, comme si elle n’était qu’un épiphénomène. »[11] 

Merleau-Ponty n’est donc pas entièrement satisfait de la position freudienne en matière de sexualité. « Si l’on admet que les troubles sexuels des névrosés expriment leur drame fondamental et nous en offre comme le grossissement, reste à savoir pourquoi l’expression sexuelle de ce drame est plus précoce, plus fréquente et plus voyante que les autres ; et pourquoi la sexualité est non seulement un signe, mais encore un signe privilégié. »[12] Merleau-Ponty ne contredit pas Freud sur l’étiologie sexuelle des névroses. Pour rappel, la névrose serait, selon Freud, une affection liée à un conflit psychique inconscient, d’origine infantile, ayant une cause sexuelle. La question de Merleau-Ponty porte sur ce dernier point. Pourquoi la sexualité est-elle un signe privilégié ? 

La vie corporelle et le psychisme sont, nous dit Merleau-Ponty, dans un rapport d’expression réciproque. « L’événement corporel a toujours une expression psychique. »[13] Cela ne signifie pas qu’il prône un retour du spiritualisme où le corps ne serait que l’enveloppe de l’esprit. Merleau-Ponty s’en explique en définissant les termes d’« expression » et de « signification ». Pour cela, il prend l’exemple d’un cas d’aphonie chez une jeune fille traitée par Binswanger. 

Ludwig Binswanger est un psychiatre suisse qui fut disciple de Freud pendant un temps, mais dont la fréquentation de Bergson puis de Husserl et de Heidegger l’amena à s’en distinguer en fondant sa propre démarche thérapeutique : l’analyse existentielle ou Daseinanalyse

« Une jeune fille à qui sa mère interdit de revoir le jeune homme qu’elle aime perd le sommeil, l’appétit et finalement l’usage de la parole. »[14] On apprend aussi qu’une aphonie s’était déjà produite dans son enfance à la suite d’un tremblement de terre. Freud aurait dit qu’il y a fixation au stade oral, le premier des stades du développement psychosexuel, selon lui. Reprenant l’analyse qu’en fait Binswanger, Merleau-Ponty explique que ce qui est « fixé » sur la bouche n’est pas qu’un rappel du développement psychosexuel, mais aussi « les relations avec autrui dont la bouche est le véhicule. »[15] Les bases de la doctrine freudienne ne sont pas niées (la signification sexuelle des névroses) mais elles sont complétées un rapport aux dimensions fondamentales de l’existence (le rapport au passé et à l’avenir, le rapport au moi et à autrui). 

Merleau-Ponty attire notre attention sur le fait qu’« être aphone n’est pas se taire ». Il ne s’agit ni d’un problème physique comme une paralysie des cordes vocales ni d’une démarche volontaire. « La jeune fille ne cesse pas de parler, elle « perd » la voix comme on perd un souvenir. »[16] Ce type de phénomènes, bien connu des psychanalystes au même titre que les oublis, les lapsus, les actes manqués et les rêves, montre bien qu’il existe un rapport intentionnel avec l’objet dont le phénomène est l’expression. Freud en donne d’excellents exemples dans Psychopathologie de la vie quotidienne qu’il publie en 1901. 

Il y a donc un choix inconscient qui se fait. « Les messages sensoriels ou les souvenirs ne sont saisis expressément et connus par nous que sous la condition d’une adhésion générale à la zone de notre corps et de notre vie dont ils relèvent. »[17] C’est ce qui détermine et délimite le champ dans lequel se fait l’expression d’un symptôme. Par exemple, je pourrais choisir de ne plus parler à une personne, mais un autre choix inconscient se fait, je deviens aphone et donc cette personne n’existe plus pour moi comme interlocuteur. 

Lorsqu’il considère que d’aucun pourrait y voir une forme d’hypocrisie, Merleau-Ponty fait la distinction entre hypocrisie psychologique, qui est un choix conscient, et ce qu’il appelle une hypocrisie métaphysique, qui est un choix inconscient. Dans ce dernier cas, le sujet se ment à lui-même. Il ignore totalement les causes de son état. Curieusement, connaître l’origine de son symptôme n’est pas suffisant pour le faire disparaître. Merleau-Ponty rapporte que parfois un simple contact de la main peut suffire. C’est ainsi d’ailleurs que Françoise Dolto, dans L’évangile au risque de la psychanalyse, expliquait les guérisons miraculeuses. 

Merleau-Ponty rappelle que la prise de conscience, dans les traitements psychiques, resterait purement cognitive s’il n’y avait pas un rapport personnel avec le psychanalyste. C’est ce que Freud appelle le transfert, phénomène qu’il considère comme le moteur de la psychanalyse. Sans ce transfert, le malade n’assumerait pas le sens de ses troubles. « Le symptôme comme la guérison ne s’élabore pas au niveau de la conscience objective ou thétique, mais en dessous. »[18] Voilà qui rappelle l’enseignement de Freud sur la double lecture des rêves où l’on distingue le contenu manifeste du contenu latent. 

C’est dans le rapport à autrui et dans le rapport au temps que Merleau-Ponty situe à la fois l’origine et la guérison des symptômes. « L’aphonie ne représente pas seulement un refus de parler, l’anorexie un refus de vivre, elles sont ce refus d’autrui ou ce refus de l’avenir arrachés à la nature transitive des « phénomènes intérieurs », généralisés, consommés, devenus situation de fait. »[19] C’est dans le corps que s’effectue cette métamorphose. C’est dans le corps que se réalisent l’existence et l’ouverture au monde, mais c’est aussi dans le corps que l’existence peut se nouer dans un symptôme et se fermer au monde. Pour revenir à l’exemple du cas d’aphonie, ce n’est pas par un effort intellectuel ou par un effort de volonté que la malade va retrouver sa voix, c’est « par une conversion dans laquelle tout son corps se rassemble, (…) le souvenir ou la voix sont retrouvés lorsque le corps de nouveau s’ouvre à autrui ou au passé. »[20] 

On voit ici l’importance du corps. Il exprime l’existence, nous dit Merleau-Ponty, au sens où la parole exprime la pensée. Ce rapport de l’expression à l’exprimé n’est pas à sens unique. « Ni le corps ni l’existence ne peuvent passer pour l’original de l’être humain, puisque chacun présuppose l’autre et que le corps est l’existence figée ou généralisée et l’existence une incarnation perpétuelle. »[21] 

Ce rapport particulier entre le corps et l’existence, nous permet de revenir à la question de la sexualité. Merleau-Ponty affirme que « ce qu’on cherche à posséder, ce n’est donc pas un corps, mais un corps animé par une conscience, et, comme le dit Alain, on n’aime pas une folle, sinon en tant qu’on l’a aimé avant sa folie. »[22] Rappelons-nous que toute conscience est conscience perceptive. C’est ainsi que, nous l’avons vu plus haut, la perception érotique se fait à travers un corps en visant un autre corps. La sexualité n’est donc pas transcendée dans la vie humaine. Elle n’est pas non plus le centre de cette vie où elle serait maintenue par des représentations inconscientes. La sexualité est constamment présente dans notre vie « comme une atmosphère. »[23] Merleau-Ponty fait lui-même le rapprochement entre cette expression de la sexualité et ce que l’on peut ressentir dans un rêve érotique où l’excitation sexuelle est une atmosphère entre contenu manifeste et contenu latent. 

Pour Merleau-Ponty, « il y a osmose entre la sexualité et l’existence. »[24] L’une est diffuse dans l’autre et réciproquement. C’est ainsi qu’il se démarque de la psychanalyse freudienne, car il est pour lui impossible de distinguer, dans une décision ou un acte, ce qui est « sexuel » de ce qui ne l’est pas. 


[1] Maurice MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception, Gallimard, Paris, 1945, p.10.

[2] Ibidem, p.11. 

[3] Ibidem, p. 191. 

[4] Idem

[5] Ibidem, p.194. 

[6] Idem

[7] Ibidem. P.195. 

[8] Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, Paris, 1997, p.973.

[9] Maurice MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception, Gallimard, Paris, 1945, p.195.

[10] Ibidem, p.196. 

[11] Ibidem, p.197. 

[12] Idem

[13] Idem

[14] Ibidem, p.198. 

[15] Idem

[16] Ibidem, p.199. 

[17] Ibidem, p.200. 

[18] Ibidem, p.201. 

[19] Ibidem, p.202. 

[20] Ibidem, p.203. 

[21] Ibidem, p.204. 

[22] Ibidem, p.205. 

[23] Ibidem, p.206. 

[24] Ibidem, p.207.

Éviter les risques. La gestion du transfert dans la relation d’aide.

 dsc0009.jpg     

1. Comprendre la relation d’aide. 

Ce qu’il y a de plus important dans la relation d’aide, c’est la relation elle-même. Voilà sans doute la première des similitudes que l’on peut trouver entre ce que l’on appelle la relation d’aide et ce que l’on appelle la relation thérapeutique. Dans un cas comme dans l’autre, la nature de la relation entre deux personnes, l’aidant et l’aidé ou le thérapeute et le patient, joue un rôle primordial.  La relation d’aide est un accompagnement qui consiste principalement en une écoute. Voilà qui constitue la deuxième similitude avec la relation thérapeutique. Savoir écouter n’est pas une chose facile. L’aidant comme le thérapeute n’a d’autre outil que sa propre personne mise en « résonnance » avec la personne qui se raconte.  Enfin, la relation d’aide se met en place dans le but d’obtenir un changement, une amélioration de la qualité de la vie de la personne aidée. Cela constitue la troisième similitude avec la relation thérapeutique.  Gardons-nous toutefois de tomber dans le piège. Malgré ces ressemblances, la relation d’aide ne peut être confondue avec la relation thérapeutique. Tout simplement parce que dans l’aide, quelle qu’elle soit, il n’y a pas de thérapie et donc pas de « guérison ». Par ailleurs, l’aidant, qu’il soit bénévole ou professionnel, n’est pas un thérapeute. Il n’en a pas la formation. Cela ne doit pas l’empêcher de se former le mieux possible à sa fonction. C’est là qu’apparaît toute la difficulté qu’il y aurait à enseigner la relation d’aide. Elle ne peut s’apprendre qu’en étant pratiquée. Les trois attitudes non-directives de Carl Rogers (empathie, écoute active, non-jugement) pourraient constituer les principes de base indispensables à toute bonne relation d’aide. Mais c’est vers la métapsychologie freudienne que je vais me tourner pour mettre en évidence les risques inhérents à la relation d’aide elle-même, afin que nous voyions ensemble comment les éviter, les contourner, les dépasser ou apprendre à les utiliser.  Je le disais pour commencer, ce qu’il y a de plus important dans la relation d’aide, c’est la nature de la relation entre l’aidant et la personne aidée. Dès qu’une relation entre deux personnes se met en place, une série de phénomènes totalement inconscients en constituent le substrat. C’est vrai pour la relation d’aide, mais c’est vrai aussi pour n’importe quelle relation entre deux personnes. On n’échappe pas à son inconscient. C’est ainsi que d’emblée quelqu’un peut nous apparaître comme sympathique ou au contraire comme antipathique. Et cela avant même que nous ayons échangé le moindre mot. C’est qu’inconsciemment nous avons « évalué » la personne à l’aune de ce que nous savons d’autres personnes que nous connaissons bien. Inconsciemment, nous avons effectué ce que l’on appelle en psychanalyse une projection. Il me semble donc très important que toute personne désireuse de pratiquer la relation d’aide se penche sur les phénomènes inconscients qui s’y rattachent. 

2.      À la rencontre de l’inconscient. 

L’inconscient, rappelons-le, n’est pas qu’une sorte de réservoir de souvenirs oubliés. L’inconscient est dynamique, c’est-à-dire qu’il est animé de pulsions plus ou moins refoulées et il est agité par des conflits plus ou moins violents. L’inconscient est également animé de processus dont, par définition, nous n’avons pas conscience. Ces processus sont des mécanismes de défense qui nous aident à nous adapter au monde qui nous entoure. Le refoulement est sans doute, avec le déni, le mécanisme de défense le mieux connu du public. L’inconscient garde aussi la trace d’investissements d’objet anciens, par exemple l’amour et la haine que nous conservons à l’égard de nos parents dans une relation d’objet ambivalente. C’est la raison pour laquelle on a pu dire que l’inconscient se conjugue toujours au présent. Nous portons en nous les traces toujours actives du passé.  La relation d’aide est donc tout sauf neutre. Dès la première rencontre, l’aidant et la personne aidée confrontent tous deux leur « bagage » inconscient très lourd. C’est la raison pour laquelle je recommande à chaque personne qui prend le rôle d’aidant, comme je le recommande à chaque thérapeute, de réfléchir à ses motivations. Qu’est-ce qui peut bien pousser quelqu’un à se porter volontaire pour être visiteur de prison, par exemple ? Il y a bien sûr des réponses toute faites : le sens du travail social, le souci d’aider les plus démunis, les plus désorientés, etc. Mais n’y a-t-il pas aussi une démarche personnelle inconsciente ? Un besoin de réparation, une culpabilité, une pulsion au sacrifice de soi, en sont quelques exemples. Je me souviens d’une femme, travaillant dans un centre d’aide aux victimes, qui avait dû renoncer à son emploi parce qu’elle ne supportait plus ce qu’elle entendait. Elle ne comprenait pas au départ ce qui lui arrivait. Souffrant d’un profond mal-être elle s’est adressé à moi pour commencer une psychanalyse. C’est ainsi qu’elle a découvert et compris que chaque histoire personnelle qui lui était confiée représentait, pour elle, un rappel d’événements traumatiques qu’elle avait connu dans son enfance. Ces événements traumatiques avaient été, jusque là, soigneusement refoulés. Rappelons-le, le refoulement est un mécanisme de défense inconscient. Il s’était mis en place pour la protéger, lui permettre de vivre une vie normale malgré les traumatismes de sa jeunesse. Son contact professionnel avec des victimes a constitué pour elle ce que l’on nomme un « retour du refoulé » provoquant chez elle un profond mal-être. 

3.      La projection, phénomène ordinaire. 

Dès la première rencontre entre deux personnes, il y a projection. De quoi s’agit-il ? C’est un processus inconscient qui, comme son nom l’indique, est un jet en avant. Des perceptions internes, des affects notamment, sont projetées, à notre insu, vers l’extérieur dans le but de modifier notre perception du monde réel. C’est ainsi qu’une personne peut être perçue par nous comme agressive alors qu’elle ne l’est pas. Dans ce cas, ce sont nos propres pensées agressives que nous lui attribuons. Ce phénomène est le principe même que nous utilisons dans ce que l’on appelle les tests projectifs. Le Rorschach, par exemple, où l’on demande au patient de décrire les figures qu’il perçoit dans des taches d’encre, nous permet de découvrir la personnalité d’un sujet grâce aux projections qu’il effectue par ses descriptions.  C’est donc un phénomène inconscient tout à fait ordinaire que cette projection. Bien sûr elle peut être pathologique comme dans le cas de la paranoïa où la perception du réel devient complètement distordue. Dans ce cas, un affect interne insupportable pour le sujet est projeté vers l’objet qui est ainsi revêtu de tout ce qui négatif. Un paranoïaque attribue aux objets qui l’entourent (et donc aux personnes de son entourage) sa propre haine, par exemple. Il a donc l’impression d’être rejeté de tous et que le monde entier le poursuit de sa haine.  Pour comprendre ce phénomène de projection, il faut d’abord se rappeler qu’il est totalement inconscient (j’insiste là-dessus) et qu’il repose sur l’existence d’une distinction entre le monde interne, celui du sujet, et le monde externe, celui du ou des objets. Même dans une projection tout à fait ordinaire le monde qui nous entoure est modifié, recréé par notre psychisme. Nos perceptions sont, dans une certaine mesure, illusoires.  La relation entre deux personnes repose donc largement sur les projections que chacun fait. Comment ne pas donner ce qui en constitue un excellent exemple : le regard amoureux ? Quand deux personnes sont amoureuses, la réalité est distordue, la perception féérique, sans doute, et la perte du sentiment amoureux constituera un dur rappel à une réalité moins idéale.  Dans la relation d’aide, comme dans la relation thérapeutique, les phénomènes inconscients vont se faire plus spécifiques. C’est ainsi qu’on va parler de transfert. 

 4.      Le transfert, phénomène incontournable. 

L’anecdote est célèbre. Anna O. était depuis deux ans la patiente de Josef Breuer, ami et mentor sur jeune Sigmund Freud. Lorsqu’Anna aurait prétendu être enceinte des œuvres de Breuer, celui-ci, prenant peur, aurait interrompu le traitement pour partir en vacances avec son épouse. On sait à présent que cette anecdote n’est qu’une légende. Il n’en reste pas moins que Breuer se trouvait désemparé devant un phénomène qu’il ne comprenait pas. C’est Freud qui, reprenant Anna en analyse, va mettre en évidence le phénomène du transfert.  Le transfert, que l’on devrait appeler report si l’on respectait le terme allemand Übertragung, est la transposition de modalités relationnelles,, appartenant au passé du sujet, sur la personne du thérapeute. Ce qu’il faut souligner c’est qu’il s’agit d’un investissement libidinal. Nous sommes donc, avec le transfert, dans le domaine du désir et de l’affect. Autrement dit, on peut imaginer qu’une histoire d’amour ayant été vécue plusieurs années auparavant par le sujet va être reportée dans la relation d’aide ou dans la relation thérapeutique et, en quelque sorte, revécue par le sujet. Mais attention, ceci n’est qu’un exemple, car le transfert est tout aussi ambivalent que nos investissements libidinaux. Le transfert est une histoire d’amour et de haine. Bien souvent, d’ailleurs, l’amour et la haine sont étroitement imbriqués.  La similitude que j’évoquais plus haut me permet d’affirmer que le transfert peut se mettre en place autant dans la relation d’aide que dans la relation thérapeutique. Si je reprends mon exemple du visiteur de prison, il est important qu’il sache que dès la première rencontre va se mettre en place une relation transférentielle entre la personne qu’il visite et lui-même. Il faudra un peu de temps pour comprendre de quelle nature sera ce transfert. Il peut en tout cas devenir très intense. 

 5.      Le transfert positif : « Il m’a à la bonne ! » 

On l’a vu plus haut, le transfert est un investissement libidinal. Cela signifie qu’il est porté par la pulsion sexuelle. Dans la métapsychologie freudienne, la libido est tout simplement le nom donné à l’énergie sexuelle. Je prends un exemple : un automobiliste s’arrête pour prendre une auto-stoppeuse. Il n’a aucunement l’intention de la violer ni de lui manquer de respect. Consciemment, il dira que c’est pour lui rendre service. Inconsciemment, c’est sa libido qui l’aura amené à s’arrêter tout simplement parce que la compagnie de cette auto-stoppeuse lui sera agréable. Nous n’en avons pas conscience mais notre libido est à l’origine de bien de nos comportements.  Dans le cadre d’une psychanalyse, par exemple, un amour transférentiel va se développer puisque cela sera rendu possible par la levée de certains refoulements. Cet amour ne doit être ni encouragé ni étouffé par le psychanalyste. Il est un élément de la cure qui doit lui-même être analysé. L’amour transférentiel est même le moteur de la cure analytique. C’est grâce à l’affection et à l’admiration que le sujet à son psychanalyste, que les interprétations de celui-ci vont être acceptée, par exemple. On devine déjà toutes les dérives possibles liées à ce transfert positif. J’y reviendrai.  Je reprends l’exemple de mon visiteur de prison. Il va être investi de toute une charge émotionnelle portée par la libido de la personne qu’il visite. Peu importe qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, cela ne se traduit que très rarement par des avances sexuelles. Cette libido s’exprime par de l’affection, de l’admiration, de la confiance. Autant d’éléments qui vont faciliter la relation d’aide.  Mais attention, comme je le laissais entendre, le transfert n’est pas seulement positif. Il peut devenir très négatif. 

6.      Le transfert négatif : « Il m’a à l’œil ! » 

Il faut comprendre le transfert comme ayant un pôle positif et un pôle négatif. L’un ne va pas sans l’autre. Le transfert négatif est tout simplement un transfert de sentiments hostiles. L’hostilité vis-à-vis de l’aidant va se manifester par toute une série d’attitudes : retards, silences, insultes, etc. Je le rappelle, le transfert est inconscient. L’hostilité peut donc prendre des formes très subtiles. D’une manière générale, la personne aidée ne laissera rien passer. Elle vous aura à l’œil, vous pouvez lui faire confiance pour relever tous vos défauts.  Le transfert négatif peut apparaître d’emblée, mais il peut aussi survenir après ou en alternance avec une période de transfert positif. Je rappelle qu’il s’agit d’un investissement libidinal qui est revécu au sein de cette situation particulière que constitue la relation thérapeutique ou la relation d’aide. C’est ainsi qu’un élan affectueux peut être suivi d’une sorte de déception amoureuse qui ne veut pas dire son nom parce qu’elle est tout à fait inconsciente. Il n’empêche qu’elle sera présente dans la relation qui en subira les conséquences. Des phrases comme : « Vous ne vous occupez plus assez de moi » ou « Vous ne vous intéressez plus à ce que je vous dis », sont habituelles dans le cadre d’un transfert négatif.  Mais ce transfert libidinal, positif ou négatif, ne fonctionne pas seulement dans le sens personne aidée/personne aidante. Rappelons-le, nous avons à faire à une relation entre deux individus, entre deux inconscients. Qu’en est-il des investissements libidinaux de la personne aidante, ont-ils une importance dans la relation d’aide ? 

7.      Le contre-transfert ? Il faut vraiment en prendre conscience. 

Je me souviens d’un bénévole dans un service d’aide aux malades qui m’avait rapporté son profond malaise face à un patient hospitalisé qu’il visitait régulièrement. Nous avons cherché ensemble ce qui pouvait bien être la cause de ce malaise. Nous avons cherché longtemps. Lorsque le bénévole a compris ce qui s’était mis en place, il préféré confier le patient à un autre bénévole. En fait, il s’était rendu compte que le patient aidé par lui avait exactement la même voix que son père. Cette coïncidence faisait revivre à ce bénévole tout une série d’investissements libidinaux ambivalents qui venaient troubler la relation d’aide qu’il avait tenté d’établir. Les sentiments projetés par ce bénévole constituaient un transfert sur la personne aidé.  Cet exemple montre l’un des aspects de ce que l’on nomme le contre-transfert. L’autre aspect est tout aussi important. Il qualifie les réactions inconscientes de l’aidant au transfert de la personne aidée.  Il y a quelques années, j’ai reçu une jeune thérapeute en supervision. La supervision, que l’on appelle aussi contrôle, est justement un bon moyen d’analyser la nature de la relation transférentielle. C’est une sorte de garde-fou. Mais dans le cas de cette jeune femme, il était déjà trop tard. Nouvellement diplômée en psychologie, elle venait d’ouvrir son cabinet de consultation, sans autre formation particulière à une quelconque forme de thérapie. Son premier patient se fit charmeur. Elle ne résista pas. C’est ainsi que prit fin la thérapie. Dans ce cas, le contre-transfert a consisté, pour elle, à prendre pour argent comptant les déclarations amoureuses de son patient.  C’est une des dérives possibles de la relation d’aide : prendre l’expression du transfert pour la réalité. Si le transfert est bien réel, ses expressions ne vous sont pas vraiment adressées. Que cela soit de l’amour ou de l’hostilité, ces sentiments ne sont que le report d’une relation plus archaïque. Le piège est donc d’y croire. Et si vous êtes vous-même en recherche d’affection, vous risquez d’accueillir les sentiments de la personne aidée sans vous rendre compte qu’il s’agit d’un transfert. Voilà qui pourrait mettre fin à la relation d’aide et qui risquerait d’engager une relation reposant sur un malentendu. 

8.      Comment aider quelqu’un. 

D’abord, il vous faut chercher à comprendre les motifs de votre engagement comme personne aidante. Je ne parle pas ici des raisons conscientes et officielles, je parle de ce qu’il peut y avoir d’inconscient dans cet engagement. Une démarche qui semble difficile sans psychanalyse, mais qui n’est pas impossible si l’on se pose les bonnes questions et si l’on s’efforce d’y répondre honnêtement. Pourquoi ai-je choisi d’aider les autres ? Pourquoi dans ce cadre précis ? Qu’est-ce que ce cadre me rappelle ? Qu’est-ce qu’il évoque pour moi de positif ou de négatif ? Qu’est-ce que j’attends de mon rôle d’aidant ? Une récompense ? Sous quelle forme ? Des remerciements ? Une valorisation de ma personne ? Le sentiment d’être important au moins pour quelqu’un ? Etc. Comprendre ses motivations inconscientes est important parce que cela vous permettra de comprendre ce qui se jouera dans la relation d’aide au titre de transfert et contre-transfert. Cela ne peut que vous aider à conserver une neutralité bienveillante vis-à-vis de la personne aidée.  Ensuite, dès la première rencontre avec une personne bénéficiaire de votre aide, il faudra essayer de discerner ce qui est de l’ordre du transfert dans votre relation. Son attente ou sa méfiance, sa volubilité ou son hostilité, par exemple, seront probablement transférentielles. Soyez donc aussi neutre que possible. Ne parlez pas de votre expérience personnelle. Vous n’êtes pas là pour partager, mais pour aider. L’empathie que l’on s’attend à trouver chez vous, c’est-à-dire la capacité la capacité de vous identifier à autrui, d’entrer en « résonance » avec lui, ne consiste pas à pleurer ensemble sur ses malheurs. En même temps, lors de cette première rencontre, il vous faudra aussi tenter de discerner ce qui est de l’ordre du contre-transfert. Dites-vous bien qu’il apparaît aussi dès les premiers instants. Que ressentez-vous en voyant cette personne ? En lui parlant ? En l’écoutant ? Est-ce qu’elle vous rappelle quelqu’un ? Vous sentez-vous mal à l’aise en sa présence ? Ressentez-vous de l’affection ? Ressentez-vous de l’attirance ? Ressentez-vous du désir ? Il est primordial de comprendre que vous ne pouvez pas commencer une relation d’aide avec quelqu’un si vous ressentez du désir pour elle. Votre relation serait faussée dès le départ. Il vaut mieux dans ce cas confier cette personne à un autre aidant. Ne voyez-là aucune pruderie, il s’agit de ne pas mélanger les genres, car vous ne pourrez pas aider quelqu’un si vous avez un intérêt qui est engagé.  Par ailleurs, il est important de ne pas garder pour vous une impression difficile ou un malaise par rapport à une personne. Beaucoup d’associations d’aide, quelle que soit cette aide, organisent des supervisions, généralement en groupe, accompagnées par un psychologue. Je pense qu’il est indispensable d’y participer. Les épaules de l’aidant sont parfois lourdement chargées de difficultés, de hontes, de secrets, de culpabilités. C’est trop pour une seule personne, surtout si tout cela vient rencontrer votre propre fragilité. Vous risquez de ne plus supporter ce que l’on vous dit. S’il n’y a pas de supervisions organisées par l’association ou l’institution dans laquelle vous travailler comme aidant, alors il faut rencontrer régulièrement un psychologue pour une sorte de débriefing de votre fonction d’aidant.  Enfin, lorsque la relation d’aide est terminée, je pense qu’il est inutile de jouer des prolongations. Si vous avez des difficultés à rompre le lien, Alors il faut de nouveau que vous vous posiez les questions sur la motivation et le contre-transfert.  Pour conclure, rappelons-nous que la relation d’aide est avant tout une relation et qu’elle doit être constamment analysée par l’aidant. Si l’on ne veut pas que la relation d’aide se termine par un naufrage, il faut éviter les écueils. La meilleure manière était encore d’en dresser la carte en espérant que chacun prenne bien conscience des risques. 

Patrick Hannot 

Psychologue Psychanalyste 



Brain branding by galilou R... |
ventes au particulier |
garap |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Chatterie Robinson Val 36
| Père Noël : naissance d'un ...
| YVES MARLIERE