Les injures homophobes et la construction d’identité des homosexuels. 4/8

Remarque importante: Cette étude comprend en fait seize chapitres sans compter l’introduction et la conclusion. Pour des raisons de confidentialité, six chapitres seulement seront publiés dans mon blog. Les dix autres chapitres analysent la partie empirique de l’étude. Les personnes qui seraient intéressées par leur lecture sont priées de prendre contact avec moi.

n6295574091562502232.jpgArticle écrit par Patrick Hannot.

Chapitre 3

La théorie de l’identité sociale. 

3.1. Introduction. 

C’est aux psychosociologues Henri Tajfel et John Turner[1] que nous devons la théorie de l’identité sociale. Elle suppose que nous appartenons tous à un groupe. « L’identité sociale est la partie du soi qui comprend l’appartenance au groupe ainsi que la signification émotionnelle et évaluative qui résulte de cette appartenance. »[2] La théorie de l’identité sociale s’inscrit dans l’étude des conflits entre les groupes, elle se construit à partir du processus de catégorisation en deux groupes distincts (notre groupe et le groupe des autres) et à partir du processus de comparaison sociale entre ces deux groupes. Notre but étant d’avoir une identité sociale positive, nous ne pouvons la définir que par comparaison. 

3.2. La catégorisation. 

La catégorisation est un processus cognitif qui a pour but de simplifier la perception de l’environnement. Il ne s’agit plus d’évaluer chaque objet, mais de considérer des catégories. Cette économie cognitive nous permet de mémoriser, de décider, de réagir plus rapidement. La catégorisation sociale consiste à assigner une catégorie à chaque individu y compris à soi-même. Dès lors, la catégorie dont on est membre est l’endogroupe et les catégories dont on n’est pas membre sont les exogroupes.  La catégorie sociale sert donc à structurer notre environnement social. Elle nous permet de faire des inductions, c’est-à-dire de classer un individu dans une catégorie à partir de ses caractéristiques. Par ailleurs, elle nous permet de faire des déductions, c’est-à-dire d’attribuer des caractéristiques que l’on connaît aux membres d’une catégorie. Nous pouvons parler, à ce moment-là, de stéréotypes. La pratique de la catégorisation suppose évidemment que les individus interagissent de manière subjective. 

3.3. La lutte pour la reconnaissance.

Le philosophe Axel Honneth explique que les structures sociales ont commencé à se transformer dès la fin du Moyen Âge sous l’effet d’une nouvelle conception de l’homme fondée sur sa lutte individuelle pour l’existence.[3] Cette lutte pour l’existence passe par la résolution du conflit entre les libertés universelles et les libertés individuelles.  « L’élément social dans lequel doit se réaliser l’intégration de la liberté universelle et de la liberté individuelle est constitué, selon Hegel, par les mœurs et les coutumes qui règlent les échanges au sein d’une collectivité sociale. Il choisit volontairement le concept de ‘mœurs’ (Sitte), pour montrer que ce ne sont ni les lois promulguées par l’État, ni les convictions morales des différents sujets, mais seulement les attitudes intersubjectives réellement mises en pratique qui peuvent offrir une base solide à l’exercice de cette liberté élargie ; c’est aussi la raison pour laquelle le ‘système [public] de législation’ n’aura d’autre tâche que d’exprimer ‘les mœurs existantes. »[4] On ne se bat pas seulement pour exister mais aussi pour être reconnu par l’autre. C’est chez Hegel que Honneth trouve le premier modèle d’une lutte pour la reconnaissance, mais il va le développer à l’aide des travaux de Mead sur les relations intersubjectives. C’est ainsi qu’il établit que le bien-être et l’intégrité personnelle de l’individu dépendent de trois formes de reconnaissance auxquelles correspondent trois types de non-respect.  -          L’amour est le premier degré de la reconnaissance réciproque. « L’expérience subjective de l’amour ouvre l’individu à cette strate fondamentale de sécurité émotionnelle qui lui permet non seulement d’éprouver, mais aussi de manifester tranquillement ses besoins et ses sentiments, assurant ainsi la condition psychique du développement de toutes les autres attitudes de respect de soi. »[5] À cette forme de reconnaissance correspond un type de non-respect qui se traduit par l’atteinte à l’intégrité physique sous la forme de sévices. Ce non-respect peut détruire la confiance élémentaire que l’individu avait en lui-même. -          La relation juridique est une forme de reconnaissance mutuelle. « Concernant le droit, Hegel et Mead ont mis cette structure en évidence à partir du fait que nous ne pouvons nous comprendre comme porteurs de droits que si nous avons en même temps connaissance des obligations normatives auxquelles nous sommes tenus à l’égard d’autrui. »[6] À cette forme de reconnaissance correspond un type de non-respect qui se traduit par l’humiliation. Si certains droits sont systématiquement refusés à un individu, « cela signifie implicitement qu’on ne lui reconnaît pas le même degré de responsabilité morale qu’aux autres membres de la société. »[7] -          L’estime sociale est la troisième forme de reconnaissance établie par Honneth. « Pour parvenir à une relation ininterrompue avec eux-mêmes, les sujets humains (…) doivent aussi jouir d’une estime sociale qui leur permet de se rapporter positivement à leurs qualités et à leurs capacité concrètes. »[8] À cette forme de reconnaissance correspond un type de non-respect qui se traduit par une sorte de jugement, un « regard de dénigrement porté sur des modes de vie individuels et collectifs. »[9] 

3.4. La comparaison sociale. 

Le processus de catégorisation et la lutte pour la reconnaissance s’inscrivent dans les relations intersubjectives entre les individus d’une société. Nous pouvons compléter notre description de l’identité sociale par la théorie de la comparaison sociale[10] élaborée par le psychosociologue Léon Festinger.  Il s’agit ici de vérifier la véracité d’une assertion sur moi-même, c’est-à-dire de comparer mes croyances avec celles des autres afin d’obtenir une perception exacte de la réalité ce qui me permettra de diminuer mon incertitude. J’ai donc besoin des autres. Ma démarche est épistémique et narcissique. Elle nécessite une validation sociale. C’est seulement auprès des autres que je peux vérifier si ce que je pense de moi est vrai. 

3.5. L’identité sociale. 

La théorie de l’identité sociale de Tajfel et Turner est l’addition de deux processus : la catégorisation et la comparaison, c’est-à-dire que l’identité sociale d’une personne se construit à partir de son appartenance à un groupe et de la prise de conscience de valeurs comparées entre ce groupe et les autres. On y retrouve donc les dimensions cognitive, évaluative et affective. « Trois facteurs influencent la différentiation intergroupe. Tout d’abord, les individus doivent avoir intégré leur appartenance groupale à leur concept de soi. Ils doivent être identifiés à l’endogroupe. Ensuite, la situation doit permettre une  comparaison intergroupe sur des dimensions pertinentes. Tout critère différant entre  les groupes n’a pas une valeur évaluative, seules certaines caractéristiques ont de l’importance pour les groupes impliqués dans la comparaison. Enfin, la comparaison  ne peut pas se faire avec n’importe quel exogroupe. La similarité, la proximité et la saillance situationnelle sont des critères pour déterminer quels exogroupes sont pertinents pour la comparaison. »[11] La condition sine qua non de l’identité sociale est donc que l’individu ait conscience d’appartenir à un groupe et que la valeur qu’il accorde à cette appartenance soit importante. Il aspirera ainsi à un concept de soi positif. 

____________________ 

Le moment est donc venu d’étudier la problématique singulière de l’homosexualité. Incontestablement, elle peut être considérée comme un « stigmate » au sens où l’entendait Goffman. Elle est une marque, pas toujours facile à porter. Elle est bien plus qu’une simple orientation sexuelle minoritaire. Elle implique des choix de vie. Après avoir vu comment se construit l’identité d’un individu, puis comment se construit l’identité d’un porteur de « stigmate », nous nous pencherons, à présent, sur la spécificité de l’homosexualité. Comment se construit l’identité des homosexuels ? En quoi sont-ils semblables ou différents des autres « stigmatisés » ? Enfin, l’homosexuel accorde-t-il une valeur et une signification émotionnelle à son endogroupe, la communauté homosexuelle ? 


[1] Henri TAJFEL & John C. TURNER, The Social Identity Theory of Intergroup Behavior, in S. WORCHEL & W. G. AUSTIN, Psychology of Intergroup Relations, Nelson-Hall, Chicago, 1986. 

[2] Olivier KLEIN, Contribution à une approche pragmatique de l’expression des stereotypes, these de Doctorat, ULB, Bruxelles, 1999, p. 69.

[3] Axel HONNETH, La lutte pour la reconnaissance, Cerf, Paris, 2007. Première édition en allemand, 1992.

[4] Ibidem, p. 22. 

[5] Ibidem, p. 131. 

[6] Ibidem, p. 132. 

[7] Ibidem, p. 163. 

[8] Ibidem, p. 147. 

[9] Ibidem, p. 164. 

[10] Léon FESTINGER, A Theory of Social Comparison Processes, Human relations, 7, 1954, pp. 117-140. 

[11] Frédérique AUTIN, La théorie de l’identité sociale de Tajfel et Turner, Laboratoire Savoirs, Cognition et Pratiques Sociales, Université de Poitiers. http://www.prejuges-stereotypes.net/main.swf

À propos de p56h

Psychologue clinicien et psychanalyste.

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