Les injures homophobes et la construction d’identité des homosexuels. 3/8

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Après l’introduction et le premier chapitre déjà publiés, voici la suite d’une étude réalisée en 2007 sur ce sujet. Je poursuivrai la publication de cette étude dans les prochains jours. Pour des raisons de confidentialité, la partie empirique de cette étude ne sera pas publiée sur ce blog.  Patrick Hannot. 

Chapitre 2

La construction d’identité au niveau psychosocial. 

2.1. L’identité dans l’interaction. 

Pour George Herbert Mead, philosophe pragmatique[1] et père de la psychologie sociale, le soi se construit progressivement. « Il n’est pas donné à la naissance, mais il émerge dans le processus de l’expérience sociale et de l’activité sociale. Il se développe chez un individu donné comme résultat de ses relations avec ce processus et avec les individus qui y sont engagés. »[2] Le soi est donc nécessairement un soi social, il se construit dans l’interaction, dans la communication.  Mead précise que l’importance de la communication réside dans le fait « qu’elle fournit une forme de comportement où l’organisme, l’individu, peut devenir un objet pour lui-même. »[3] C’est que la communication ne s’adresse pas qu’à l’autre, mais aussi à soi-même. Être un objet pour soi-même, c’est réagir à ce qu’on dit à l’autre de sorte que cette réaction devienne un aspect de notre conduite. C’est ainsi que Mead peut affirmer que « le soi, en tant qu’objet pour soi, est essentiellement une structure sociale, qui émerge dans l’expérience sociale. »[4]  Le langage n’est pas la seule condition sociale dans laquelle le soi émerge comme objet, les activités du jeu libre ou du jeu réglementé[5], chez l’enfant, participent également à la genèse du soi. Selon Mead, « la différence fondamentale entre le jeu libre et le jeu réglementé est que, dans ce dernier, l’enfant doit maîtriser  les attitudes de tous ceux qui y participent. Les attitudes des autres que le joueur assume s’organisent en une unité et cette organisation contrôle sa réponse. »[6] L’ensemble des attitudes des autres joueurs constitue, d’une certaine manière, un « Autre » qui affecte la réponse particulière de l’enfant. À partir de cette constatation, Mead forge le concept d’« Autrui généralisé ». C’est bien la communauté ou le groupe social qui donnent à l’individu l’unité de son soi. « C’est sous la forme d’Autrui généralisé que le processus social affecte la conduite des individus qui y sont engagés ou qui le réalisent, c’est-à-dire que la communauté exerce un contrôle sur la conduite de ses membres. »[7]  Le processus dans lequel advient le soi est constitué d’interactions sociales et le langage y prend une place importante. Dans une première phase de développement, le soi d’un individu se constitue en fonction des attitudes des autres individus envers lui, et, dans une deuxième phase, le soi se complète des attitudes sociales du groupe auquel appartient l’individu. « Le soi parvient à son développement accompli en organisant les attitudes individuelles des autres en attitudes organisées du groupe ou de la société et en devenant ainsi une réflexion individuelle du modèle général de conduite sociale ou groupale dans lequel il est engagé avec autrui. »[8] 

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Nous l’avons vu, l’identité d’un individu, la notion qu’il a de lui-même, se construit dans la relation à l’autre. Mais que se passe-t-il lorsqu’il cet individu est différent des autres, lorsqu’il sort de la norme généralement admise ? Comment son identité va-t-elle se construire si cet individu est confronté au rejet de sa personne ? 

2.2. Se construire avec un stigmate. 

Les stigmates, chez les Grecs, désignaient « des marques corporelles destinées à exposer ce qu’avait d’inhabituel et de détestable le statut moral de la personne ainsi signalée. »[9] Pour comprendre ce terme au sens où l’entendait le sociologue Erving Goffman, il faut encore ajouter deux épaisseurs de métaphores, l’une, chrétienne, pour désigner les marques laissées par la grâce divine, l’autre, médicale, se rapportant aux signes corporels d’un désordre physique. C’est ainsi que pour lui, il y a, dans la société, des « normaux » et des « stigmatisés ». 

2.2.1. Le stigmate et l’identité sociale. 

Goffman explique que nous avons des attentes normatives et que certains individus possèdent un attribut qui les rend différents des autres membres de leur catégorie.[10] Cet attribut, que Goffman appelle un stigmate, les discrédite car ainsi ils ne correspondent pas au stéréotype que nous avons d’eux. C’est donc le regard de l’autre qui fait, d’un attribut particulier, un stigmate.  « Le mot de stigmate servira donc à désigner un attribut qui jette un discrédit profond, mais il faut bien voir qu’en réalité c’est en terme de relations et non d’attributs qu’il convient de parler. »[11] La grande difficulté ne semble pas être le stigmate lui-même, mais la relation entre les « stigmatisés » et les « normaux », ce que Goffman appelle les contacts mixtes. C’est que le « stigmatisé » a les mêmes idées que le « normal » sur l’identité. Il a les mêmes attentes et les mêmes stéréotypes. Goffman affirme que le « stigmatisé » peut ressentir de la honte et considérer son stigmate comme une chose avilissante à posséder et dont il aimerait bien pouvoir se débarrasser.  « La présence alentour de normaux ne peut en général que renforcer cette cassure entre soi et ce qu’on exige de soi, mais, en fait, la haine et le mépris de soi-même peuvent aussi bien se manifester lorsque seuls l’individu et son miroir sont en jeu. »[12] En effet, il arrive bien souvent que les « stigmatisés » tentent de corriger ou de dissimuler leur « stigmate », ils risquent alors de s’enfoncer dans la dépression, l’angoisse et l’isolement. Goffman cite le psychiatre Harry Stack Sullivan qui écrivait en 1956 :  « Se voir inférieur signifie que l’on est incapable d’écarter de sa conscience l’expression d’un sentiment chronique d’insécurité de la pire espèce, ce qui veut dire que l’on souffre d’angoisse, voire de pire encore, s’il est vrai que la jalousie est pire que l’angoisse. La peur qu’éprouve un individu de ce que les autres pourraient lui manquer d’égards à cause de quelque chose qui apparaît chez lui entraîne une insécurité permanente dans ses rapports avec les gens ; et cette insécurité découle, non de quelque source mystérieuse et plus ou moins masquée, comme il en va souvent ainsi pour nous, mais de quelque chose contre quoi il sait qu’il ne peut rien. Or, un tel processus représente une déficience presque fatale des structures du moi, car celui-ci se voit incapable de déguiser ou d’exclure une formulation précise qui dit : Je suis inférieur. Donc les gens ne m’aiment pas, et je ne peux pas être en sécurité avec eux. »[13] Cette description du sentiment d’insécurité des « stigmatisés » s’applique particulièrement bien pour décrire le vécu de beaucoup d’homosexuels, comme je le montrerai au chapitre 4. Bien sûr, il existe des stratégies de socialisation des « stigmatisés », mais elles ne connaissent qu’un succès très partiel. Comme le dirait Goffman, celui qui fait l’effort de corriger un « stigmate » ne devient pas « normal » pour autant, il reste aux yeux des « normaux » celui dont on sait qu’il a corrigé son « stigmate ».[14] 

2.2.2. Le stigmate et l’information sociale. 

Le « stigmatisé », nous l’avons vu, est un individu discrédité, mais le « stigmate » n’est pas toujours visible, il y a donc des « stigmatisés » qui ne sont pas encore discrédités, puisque leur « stigmate » n’a pas été découvert, en revanche, ils sont discréditables. C’est-à-dire qu’ils vivent avec l’angoisse d’être découverts. Ils s’efforcent donc de cacher les signes du « stigmate ». Ces signes sont un des éléments de l’information sociale. Dans sa lutte contre la visibilité de ces signes, le « stigmatisé » peut mettre en place des « désidentificateurs ». Je prends un exemple : Un homme qui cache son homosexualité, et qui est très angoissé à l’idée d’être découvert, va, non seulement cacher les signes du « stigmate » (son intérêt pour la cuisine, les récitals d’opéra et la décoration d’intérieur), mais il va aussi essayer de faire croire à ses collègues qu’il s’intéresse au football, au calendrier Pirelli et aux grosses cylindrées, ce qui sera autant de « désidentificateurs ». Le « stigmatisé » discréditable est donc amené à vivre dans le faux-semblant. La question de la visibilité du « stigmate » est dès lors importante. Avec l’homosexualité, nous avons affaire à un « stigmate » qui n’est pas visible. Seuls sont visibles les comportements qui en découlent, c’est-à-dire la mise en acte des fantasmes homosexuels, ou certaines dispositions que l’on attribue généralement aux homosexuels. Il est bien évident que « les contacts personnels entre inconnus sont le lieu d’élection des réactions stéréotypées ».[15] Donc, il est impossible de dire si un homme efféminé, par exemple, est réellement homosexuel. 

2.2.3. Le stigmate et l’identité personnelle. 

« Les normes appliquées à l’identité personnelle se rattachent, non pas au champ des combinaisons permises d’attributs sociaux, mais au genre de contrôle de l’information qu’un individu peut convenablement exercer. »[16] Autrement dit, l’identité personnelle est liée à la manière dont l’individu traite l’information sur son « stigmate ». Il est compréhensible que cet individu souhaite dissimuler son stigmate. « Étant donné le grand avantage qu’il y a à être considéré comme normal, quiconque, ou presque, est en position de faire semblant n’y manquera pas à l’occasion. »[17] Le faux-semblant est donc l’attitude que nous rencontrons chez les « stigmatisés » discréditables, c’est-à-dire les individus chez qui le « stigmate » n’est pas directement visible. Entre un « stigmate » connu de tous et un « stigmate » que tout le monde ignore, Goffman énumère plusieurs façons de vivre dans le faux-semblant. S’il mentionne par ailleurs le faux-semblant inconscient, il ne cite aucun exemple dans cette catégorie, or je pense qu’elle est importante dans le cas de l’homosexualité. Il s’agit donc du « stigmate » connu de tous mais ignoré par le « stigmatisé » lui-même. Il est possible, me semble-t-il, que plusieurs indices donnent une indication d’homosexualité chez un individu qui refoulerait tout désir homosexuel et penserait avec une grande sincérité être dans la norme hétérosexuelle.  Se peut-il que la découverte de son orientation homosexuelle soit un tel traumatisme chez un individu pour qu’il la refoule ? Se peut-il que cette orientation soit perceptible pour son entourage grâce à un certain nombre de failles inconscientes (actes manqués, lapsus, etc.) ? Se peut-il que l’entourage subodore l’homosexualité probable d’un individu alors que lui-même en est incapable ? Il m’est difficile de répondre sans preuve, mais je crois pouvoir en faire l’hypothèse. Certains témoignages recueillis dans mon étude vont dans ce sens, même s’il est impossible de déterminer rétroactivement, et sur la base de souvenirs, le degré de prise de conscience de l’homosexualité. Cette hypothèse expliquerait la « conversion » à l’homosexualité qui survient parfois, à un âge avancé, chez certaines personnes, je pense au poète Louis Aragon pour donner un exemple célèbre.[18] 

2.2.4. Le stigmate et l’estime de soi. 

« La valeur que nous nous attribuons en tant qu’individu n’est pas absolue. Elle est le produit de dynamiques interpersonnelles et sociales complexes. »[19] Ainsi, il en va du « stigmatisé » comme de n’importe qui, son estime de soi est le reflet des évaluations que les autres lui renvoient, et en particulier les personnes qui sont les plus importantes à ses yeux. Autrement dit, durant l’enfance il y a intériorisation de l’opinion des parents et durant l’adolescence, il y a intériorisation de l’opinion des camarades de classe puisque ce sont, à ces âges, les groupes sociaux de référence.  Trois principaux facteurs accentuent la souffrance des « stigmatisés » : la visibilité du « stigmate », les interactions régulières avec les « normaux » et la perception de l’existence d’une discrimination. On s’attendrait donc à une perte importante d’estime de soi chez les « stigmatisés » les plus visibles. Mais curieusement, on constate que les individus porteurs d’un « stigmate » invisible souffrent davantage d’une dévalorisation de soi. Cela s’explique aisément puisque, leur « stigmate » étant invisible, ils ne peuvent pas s’affilier facilement à un groupe social de référence et bénéficier du soutien de leurs pairs.[20] Cette constatation doit être cependant questionnée à présent en ce qui concerne un certain nombre d’homosexuels en mesure de s’affilier à un groupe social de référence. Puisqu’il existe aujourd’hui une communauté homosexuelle visible, cette remarque est-elle encore valable pour ceux qui s’en déclarent membres ?  Avoir une bonne estime de soi est un besoin fondamental. Aussi, lorsqu’il y a dévalorisation de soi, l’individu réagit. « Tous les individus, stigmatisés ou non, vont donc recourir à diverses stratégies psychologiques pour construire, maintenir et protéger leur estime de soi. Toutefois, certaines stratégies seront plus spécifiquement utilisées par les membres de groupes stigmatisés. »[21] Trois d’entre elles ont été mises en évidence : La comparaison des « stigmatisés » entre eux plutôt qu’avec les groupes dominants, l’attribution de la dévalorisation des « stigmatisés » aux préjugés ou au rejet des groupes dominants, le désengagement des « stigmatisés » dans les domaines où ils sont menacés. De la première stratégie (les comparaisons endogroupes), les « stigmatisés » pourraient voir leur estime de soi clairement renforcée. Ils bénéficieraient également des avantages de l’identification à un groupe. La question est de savoir si tous les homosexuels sont en mesure de mettre en place cette stratégie et de bénéficier de ses avantages. Se comparent-ils entre eux ou bien avec le groupe dominant ne partageant pas ce « stigmate » ? S’identifient-ils tous à un groupe ?  De la deuxième stratégie (issue de la théorie de l’attribution), le « stigmatisé » devrait voir son estime de soi renforcée à l’idée que sa dévalorisation n’est due qu’aux préjugés et à la discrimination du groupe dominant. Mais curieusement, « il semble que les personnes stigmatisées préfèrent de loin endosser la responsabilité d’un échec plutôt que de l’attribuer à une discrimination de la part des autres, et ce, quand bien même cette discrimination est très probable. »[22] La raison en est simple. L’estime de soi repose autant sur les performances individuelles que sur la relation aux autres. « Dès lors, ne pas se reconnaître comme une victime des préjugés et de la discrimination, donc ne pas remettre en cause sa croyance en un monde juste, permet de maintenir un sentiment d’acceptation sociale et une estime de soi sociale satisfaisante. »[23] De la troisième stratégie (le désengagement sélectif), les « stigmatisés » devraient voir maintenue leur estime de soi. On peut très bien imaginer, par exemple, un adolescent homosexuel ne pas souffrir d’être rejeté de la composition d’une équipe de football par ses camarades puisqu’il pourra faire valoir, par ailleurs, qu’il est le meilleur élève de sa promotion dans les matières littéraires. Toutefois, « en se désidentifiant des dimensions valorisées par les dominants et en s’attribuant la responsabilité de leurs désavantages, ils légitiment à leurs yeux mais aussi aux yeux des individus privilégiés l’existence même de ces désavantages. »[24]   

____________________ 

Nous avons donc vu, avec Mead, que le soi se constitue d’interactions sociales et, avec Goffman, que ces interactions peuvent être à l’origine d’une stigmatisation sociale. Il nous reste à voir comment s’agencent ces interactions. 


[1] Le pragmatisme est une doctrine philosophique qui n’adhère pas à l’idée d’une vérité absolue, mais qui considère vrai uniquement ce qui réussit. Son représentant le plus emblématique est William James, le fondateur de la psychologie américaine.

[2] George H. MEAD, L’esprit, le soi et la société, PUF, Paris, 2006, p. 207. Première édition en anglais, 1934.

[3] Ibidem, p. 210.

[4] Ibidem, p. 211.

[5] Ces deux termes sont la traduction de play et de game. Cf. George H. MEAD, On social Psychology, Phoenix Books, The University of Chicago Press, Chicago, 1965 (première édition, 1934). 

[6] George H. MEAD, L’esprit, le soi et la société, PUF, Paris, 2006, p. 222.

[7] Ibidem, p. 224.

[8] Ibidem, p. 226. 

[9] Erving GOFFMAN, Stigmate, Les Éditions de Minuit, 1975, p. 11.

[10] Ibidem, p. 12. 

[11] Ibidem, p. 13. 

[12] Ibidem, p. 18. 

[13] Harry Stack SULLIVAN in Clinical Studies in Psychiatry, WW.
Norton, New York, 1956, p. 145. Cf. Erwin GOFFMAN, op. cite. 

[14] Erving GOFFMAN, op. cite, p. 20. 

[15] Ibidem, p. 68. 

[16] Ibidem, p. 81. 

[17] Ibidem, p. 93. 

[18] Michel LARIVIÈRE, À poil et à plume, homosexuels et bisexuels célèbres, Régine Deforges, Paris, 1987.

[19] Jean-Claude CROIZET & Delphine MARTINOT, Stigmatisation et estime de soi in Jean-Claude CROIZET & Jacques-Philippe LEYENS, Mauvaises réputations, Armand Colin, Paris, 2003, p. 28.

[20] Ibidem, p. 31. 

[21] Ibidem, p. 34. 

[22] Ibidem, p. 46. 

[23] Idem.

[24] Ibidem, p. 59. 

À propos de p56h

Psychologue clinicien et psychanalyste.

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