Les injures homophobes et la construction d’identité des homosexuels. 1/8

Voici l’introduction d’une étude réalisée en 2007 sur ce sujet. Je publierai la suite chapitre par chapitre dans les prochains jours. Pour des raisons de confidentialité, la partie empirique de cette étude ne sera pas publiée sur ce blog.  Patrick Hannot. 

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  INTRODUCTION

« Au commencement, il y a l’injure. Celle que tout gay peut entendre à un moment ou à un autre de sa vie, et qui est le signe de sa vulnérabilité psychologique et sociale. »[1] 

À l’heure où les sociétés occidentales permettent une plus grande visibilité aux homosexuels en leur accordant une reconnaissance sociale, il n’en reste pas moins que la démarche psychologique, sociale et politique d’une personne qui veut assumer et affirmer son homosexualité reste, dans le meilleur des cas, problématique. Le philosophe Didier Éribon l’affirme : « un gay apprend sa différence sous le choc de l’injure et de ses effets. »[2]  Avant même de comprendre qu’il est homosexuel, l’enfant aura entendu, voire même utilisé, l’injure homophobe dans la cour de récréation de l’école primaire. Quelle pourra être sa réaction le jour où il comprendra que cette injure le désigne, le constitue, le condamne ? Qu’elle fait de lui ce que le sociologue Erving Goffman appelle un « stigmatisé », un être à tout jamais coupé du monde de la « normalité » ?  C’est en lisant Éribon que le sujet de ce mémoire s’est imposé à moi sous la forme d’une question : Comment l’adolescent qui découvre son homosexualité peut-il réagir alors que son orientation sexuelle le conduit de facto à rejoindre un sous-groupe de la société fortement marqué par le stigmate ? Il le sait. Même s’il n’a jamais été la cible d’une injure homophobe, il a entendu ou utilisé lui-même des expressions injurieuses ou dégradantes à l’égard du sous-groupe auquel il est censé désormais appartenir.  J’ai voulu vérifier s’il y avait une relation entre l’injure homophobe et la difficulté plus ou moins grande d’accepter sa propre homosexualité. Mon premier travail a été de découvrir ou de revoir les travaux effectués sur la construction de l’identité, sur le cas particulier de l’identité homosexuelle et sur l’injure.  A/ Tout d’abord, il m’a paru indispensable de rappeler les mécanismes de construction de l’identité personnelle et sociale. J’ai procédé chronologiquement en commençant par la théorie psychanalytique de Freud et de ses successeurs (chapitre 1). J’ai ensuite fait appel aux théories de Mead, en psychologie sociale, et à celles de Goffman dont l’étude des groupes stigmatisés éclaire particulièrement bien mon sujet (chapitre 2). Enfin, j’ai rappelé la théorie de l’identité sociale de Tajfel et Turner ainsi que la théorie de la reconnaissance de Honneth (chapitre 3).  B/ Dans une deuxième étape, j’ai abordé la problématique particulière de l’homosexualité en évoquant l’histoire de sa reconnaissance entre essentialisme et constructionnisme. J’ai ensuite tenté de décrire l’expérience du coming out (chapitre 4).  C/ Ma troisième étape a porté sur la problématique de l’injure aux frontières de la psychologie sociale et de la philosophie du langage. J’ai tenté une interprétation analytique de l’injure (chapitre 5) et j’ai rappelé le caractère spécifique des injures homophobes (chapitre 6).  D/ Enfin, dans une démarche empirique, j’ai recueilli les témoignages d’hommes homosexuels sur les difficultés qu’ils ont rencontrées d’une part pour accepter leur homosexualité et d’autre part pour la vivre publiquement. J’ai procédé par entretiens semi-directifs en donnant une place importante aux questions portant sur les effets des injures homophobes. 

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Je suis parti du postulat que le fait d’entendre des expressions de mépris ou des termes injurieux à propos de l’homosexualité, alors même que ceux qui les expriment ne désignent pas nécessairement la personne qui les reçoit, ce fait ne peut que contribuer à ralentir, voire même à empêcher, le processus d’acceptation de soi des personnes qui découvrent leur orientation homosexuelle. C’est assez logique, personne n’a envie d’appartenir à une catégorie dénigrée ou méprisée. Mais il y a un élément particulier qui distingue l’homosexualité des autres catégories stigmatisées. C’est que notre société est « hétérocentrée », c’est-à-dire que, jusqu’à preuve du contraire, tout le monde est supposé être hétérosexuel. Ainsi l’homosexualité est toujours, pour celui qui a cette orientation, l’objet d’une découverte. Jusqu’à cette révélation, il a toujours cru appartenir au courant majoritaire. Il y a donc là une période difficile d’acceptation de soi. Comment peut-on être pédé? Comment peut-on accepter d’être une tapette, une tarlouze, un sous-homme ? On comprendra que le taux de suicide chez les jeunes qui découvrent leur homosexualité est important. Comment ne pas penser à Matteo, ce jeune italien de 16 ans, qui s’est défenestré le 3 avril 2007 en laissant ce message à sa mère : « Maman, ils me traitent de pédé, mais ce n’est pas vrai. »  Il y a là une souffrance réelle. Ce mémoire contribuera peut-être à ouvrir la voie à une meilleure acceptation et au respect de la différence. 



[1] Didier ÉRIBON, Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999, p.29. [2] Ibidem, p.30. 

À propos de p56h

Psychologue clinicien et psychanalyste.

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