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Un tigre aux dents de sabre ! Quelques réflexions de philosophie éthique sur la possibilité de clonage des espèces disparues.

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Introduction. 

C’est après la lecture d’un dossier du Monde 2 intitulé La renaissance des mammouths[1] que le sujet de ma réflexion sur l’aspect éthique de la philosophie des techniques s’est imposé à moi. Ce que j[31]e considérais jusque-là comme de la science-fiction semblait pouvoir devenir réalisable dans la prochaine décennie. En parler restait difficile, car il fallait d’abord aborder la problématique du clonage sous tous ses aspects avant d’élaborer une réflexion sur les problèmes éthiques particuliers soulevés par la possibilité du clonage d’animaux ou d’être humains décédés mais aussi d’espèces animales, voire même d’espèces humaines, disparues. J’ai tenu pourtant à relever ce défi, dans les quelques pages qui me sont imparties, tant je crois important d’avoir une réflexion éthique sur un domaine aussi merveilleux qu’effrayant. Il est urgent d’y réfléchir car la biologie génétique, ce que l’on appelle la science du vivant, avance à grands pas. 

Première partie. Le clonage. Technique et éthique. 

1. Le clonage. Aspects techniques. 

« Le clonage est le moyen naturel ou artificiel par lequel s’accroît une population de cellules ou d’organismes vivants au départ d’une cellule ou d’un individu unique et sans que soient impliquées les caractéristiques de la reproduction sexuée, la production de gamètes complémentaires et leur fusion. »[2] Le clonage est donc un mode de reproduction. C’est ainsi que le premier clonage naturel remonte à l’apparition de la vie sur terre, il y a plus de trois milliards d’années. « Il s’agit bien du mode de reproduction le plus ancien : simple, sûr, mais réellement peu inventif en matière de diversité génétique. »[3] La reproduction sexuée, apparue il y a un milliard d’années, s’est ensuite largement répandue, mais il y a toujours des organismes qui se reproduisent naturellement par clonage. Les premiers travaux sur le clonage artificiel remontent à 1891 et tout au long du XXème siècle plusieurs techniques de clonage artificiel ont été expérimentées. Aujourd’hui, lorsque l’on parle de clonage, nous désignons le clonage artificiel. Je voudrais en exposer les aspects techniques avant d’aborder les problèmes éthiques qu’il soulève. Mais pour comprendre la technique du clonage artificiel, il faut d’abord nous rappeler quelques notions de cytologie et de génétique. 

1.1. Rappel de quelques notions de cytologie et de génétique. 

La cellule est l’unité de base de tous les organismes vivants. En son noyau se situent les chromosomes constitués d’ADN (acide désoxyribonucléique). Les gènes sont des portions d’ADN et chaque cellule contient la totalité du patrimoine génétique. « Les cellules se multiplient à l’identique par divisions successives. À chaque fois qu’une cellule se divise en deux, elle doit transférer du matériel génétique (l’ADN) dans chaque cellule naissante. »[4] Les cellules se différencient, c’est-à-dire qu’elles s’adaptent à une fonction particulière : Les cellules germinales (spermatozoïde, oocyte[5]) se spécialisent dans la reproduction ; les cellules somatiques s’organisent en tissus de cellules à fonction bien déterminée et constituent la peau, les organes, les muscles, etc. Dans la reproduction sexuée, l’oocyte et le spermatozoïde s’unissent pour former un embryon. L’information génétique est obtenue par un mécanisme complexe de division cellulaire : la méiose. « Elle permet, dans une première phase, un échange du matériel génétique entre les chromosomes au niveau de chacune des 23 paires : c’est la recombinaison génétique. Elle est suivie, dans une deuxième phase, d’une réduction de moitié du matériel génétique pour l’obtention de gamètes, ovocytes ou spermatozoïdes selon le cas. »[6] Il en résulte que la fécondation par le mélange aléatoire des chromosomes du père avec ceux de la mère donne un embryon qui est unique au plan génétique. 

1.2. La technique du clonage. 

Il existe deux types de clonage : le clonage embryonnaire et le clonage par transfert nucléaire.

 

1.2.1. Le clonage embryonnaire. Pendant les premières divisions cellulaires de l’embryon, les cellules sont encore totipotentes, c’est-à-dire qu’elles ont encore la possibilité de se développer en un embryon complet, ainsi « la technique consiste à séparer ces différentes cellules, à les cultiver le temps que s’effectuent différentes divisions, avant de les transplanter dans l’utérus de mères receveuses. On obtient ainsi autant d’embryons que de cellules transplantées. »[7] Une autre technique consiste à scinder le nouvel embryon en deux parties égales en créant ainsi, de manière artificielle, deux jumeaux monozygotes. Les techniques de clonages embryonnaires ont été les premières utilisées, sur des grenouilles, en 1952, puis sur des moutons, en 1979. Elles sont maintenant d’utilisation courante sur les bovins d’élevage.

 

1.2.2. Le clonage par transfert nucléaire. « Le clonage par transfert de noyau nécessite le recours à deux cellules : une cellule ‘donneuse de noyau’ et une cellule réceptrice –un ovule non fécondé prélevé peu après l’ovulation. »[8] Le principe est simple, mais la manipulation délicate : D’une part, on met en culture pendant quelques jours les premières cellules (les blastomères) d’un embryon obtenu par une reproduction sexuée, d’autre part, on prélève des oocytes non fécondés sur un animal de la même espèce puis on extrait leur noyau. Le transfert consiste alors à introduire le noyau d’un blastomère, voire même un blastomère entier, dans l’oocyte énucléé. Sous l’effet d’une stimulation électrique, les deux cellules fusionnent et déclenchent le développement embryonnaire. La première fusion de cellules embryonnaires avec des oocytes a été réussie en 1975 sur des lapins et le premier transfert réussi d’un noyau eut lieu en 1984. Cette technique utilisait jusque-là des cellules sexuelles, mais un progrès considérable a été réalisé lorsqu’on a pu utiliser des noyaux de cellules différenciées adultes. Cette prouesse technique a été réussie le 5 juillet 1996 avec la naissance de la brebis Dolly.

 

Le clonage de Dolly marque un tournant dans l’histoire scientifique. « Dolly est le premier mammifère clone d’un animal adulte : elle porte le patrimoine génétique de la brebis de six ans qui a fourni le noyau pour le transfert. Fabriquée en dehors de toute sexualité, Dolly est une copie (au niveau du génome) d’un animal déjà connu. »[9] Après cette réussite, d’autres mammifères furent clonés (des souris, des vaches, un cheval, un chien, un chat). Il était clair que chacun avait en tête que le clonage humain était possible. En 2007, des embryons de macaques sont obtenus par transfert nucléaire d’une cellule adulte, et, en 2008, cinq embryons humains sont obtenus par transfert nucléaire à partir de cellules de la peau de deux hommes adultes.[10]

1.3. Clonage thérapeutique et clonage reproductif. 

Avant d’aborder les questions éthiques soulevées par la technique du clonage et la perspective d’un clonage humain, il convient de préciser qu’il existe deux applications au clonage.

 

1.3.1. Le clonage thérapeutique. Il est utilisé pour le traitement de malades par des greffes de cellules bien acceptées. « Le clonage humain à finalité thérapeutique utilise les techniques du clonage (transfert du noyau d’une cellule somatique dans un ovule énucléé) dans le but de produire des lignées de cellules souches embryonnaires susceptibles d’être greffées sans provoquer de réactions de rejet. »[11] Cette technique nécessite des cellules fœtales engagées dans un processus de différenciation. Ces cellules souches embryonnaires sont prélevées après une interruption volontaire de grossesse. « L’idée est de disposer de populations de cellules souches au laboratoire et d’induire, grâce à un subtil mélange de facteurs de croissance dans le milieu de culture, leur différenciation vers le type cellulaire désiré. »[12] Les problèmes éthiques soulevés par le clonage thérapeutique portent essentiellement sur le statut de l’embryon, tant par la manière dont on se fournit en cellules souches (après une IVG ou avec les embryons surnuméraires d’une fécondation in vitro), que par le traitement qu’on lui fait subir. Le problème est en voie de résolution puisque des cellules souches adultes, donc différenciées, commencent à être utilisées. Je n’irai pas plus loin dans la description de ce procédé, ni dans la présentation des problèmes éthiques qui y sont liés, car c’est évidemment le clonage humain reproductif qui m’intéresse pour introduire le sujet que j’ai choisi de développer.

 

1.3.2. Le clonage reproductif. Il consiste en la production de quasi ‘doubles génétiques’[13]. « L’expression ‘clonage humain’ reproductif  désigne l’utilisation des techniques de clonage (plus précisément : le transfert nucléaire) avec pour fin de mettre au monde un enfant qui présenterait le même ADN nucléaire que l’individu sur lequel un noyau de cellule somatique a été prélevé. Elle ne vise généralement pas la division embryonnaire. »[14] Le clonage d’un être humain poserait un grand nombre de problèmes éthiques, comme nous allons le voir ci-après.

2. Le clonage humain reproductif. Problèmes éthiques. 

L’idée même de clonage ne laisse personne indifférent, peut-être parce que des idées reçues et de nombreux fantasmes y sont associés. « La confusion s’est installée entre une pratique courante de la biologie moderne et le fantasme de la forme la plus performante d’eugénisme que procurerait le clonage d’êtres humains en castes hiérarchisées. »[15] Si actuellement, le clonage d’un être humain est prohibé, des pratiques eugéniques incluant le clonage sont pratiquées dans le domaine de l’élevage et de l’agriculture.[16] Il n’empêche que le clonage humain est désormais du domaine du possible et qu’un laboratoire bravera, un jour ou l’autre, l’interdiction.

2.1. Le tabou. 

Les réactions, face à la possibilité d’un clonage humain reproductif, sont généralement très négatives. Peut-être parce qu’il y a derrière cette prouesse technique l’idée inconsciente que l’homme touche à un domaine qui lui est interdit et qui est réservé à Dieu : la création. Nous savons qu’aux origines l’homme archaïque se considère comme le gardien de l’ordre du cosmos. « La peur de l’imprévu assure la cohésion du groupe, la force des coutumes : ‘Nos ancêtres faisaient ainsi.’ (…) Ce qui s’est toujours fait, c’est ce qui doit se faire. La sécurité morale est à ce prix. »[17] La peur engendrée par le clonage humain est en fait une réaction ancestrale : on se méfie de ce qui pourrait modifier ce qui s’est toujours fait de la même manière, en l’occurrence la reproduction humaine. À cela vient s’ajouter l’idée que l’homme intervient dans un domaine qui est toujours apparu comme mystérieux et donc réservé à Dieu : l’apparition et la transmission de la vie. C’est un peu l’arbre de la connaissance dont il ne faut pas toucher le fruit sous peine de mort.[18] Sur cette réaction archaïque inconsciente vient s’étayer l’interdit religieux.

 

En dehors de ces réactions, le questionnement éthique repose sur des inquiétudes à propos de l’identité du clone, de son autonomie, du déterminisme supposé de son développement personnel, et de l’instrumentalisation dont il pourrait faire l’objet. Ces inquiétudes reposent sur des fantasmes. « Peut-on sérieusement affirmer et établir que toute forme de reproduction humaine par clonage entraîne nécessairement et intégralement l’instrumentalisation, la négation de l’altérité et l’objectivation d’autrui ? »[19]

2.2. L’identité. 

Le questionnement éthique en rapport avec l’identité du clone naît de la croyance populaire qu’un clone est une réplique exacte de la personne clonée. Ce fantasme a été alimenté par la littérature et le cinéma. En fait, rien n’est plus faux. D’abord, la totalité des gènes n’est pas transmise (cf. note de bas de page n°13) et cette idée ne tient pas compte de l’environnement du clone. En effet, « l’identité biologique est loin d’épuiser et même de constituer l’identité de l’individu en tant qu’être humain. Cette identité personnelle est psychologique, sociale, culturelle. Étant bien plus éloigné de l’autre que des jumeaux monozygotes, le clone aurait assez de latitude pour se constituer une identité personnelle propre. »[20]

2.3. L’instrumentalisation. 

Je laisse de côté les visions d’horreur comme la création de clones réservoirs d’organes, de clones esclaves sexuels, etc. Il faut bien donner matière aux romanciers.

 

Plus sérieusement, il faut admettre que n’importe quel enfant peut être l’objet d’une instrumentalisation plus ou moins inconsciente de ses parents. Je pense à l’enfant « réparateur » qui vient remplacer un enfant décédé, par exemple. Vraisemblablement, le clone n’échapperait pas ce type d’instrumentalisation possible de la part de son parent. « Ces instrumentalisations partielles et variées n’empêchent pas la reconnaissance simultanée de l’autonomie et du fait que l’enfant est aussi une finalité. On voit mal pourquoi il en irait autrement avec la reproduction par clonage. »[21]

2.4. Le déterminisme. 

« L’imprévisibilité de l’enfant est une caractéristique fondamentale de la procréation humaine, et un élément essentiel de sa relation avec les parents qui doivent l’accepter tel qu’il est (et non tel qu’ils auraient pu le souhaiter). »[22] Nous sommes habitués à cette grande loterie de l’hérédité et nous craignons que le clonage détermine un être qui perdrait ainsi sa liberté. C’est impossible. Premièrement, parce qu’il n’y a pas de réel déterminisme génétique, un clone n’étant pas une copie conforme, nous l’avons vu, et la part environnementale, éducationnelle, culturelle, psychologique, étant considérable. Deuxièmement, parce que le clone n’est pas obligé de suivre les choix, ou les erreurs, de son parent. On ne peut donc pas dire en connaissant le parent ce qu’il adviendra du clone.

2.5. Peurs et fantasmes. 

Nous venons de le constater, le refus du clonage humain reproductif repose sur un grand nombre d’idées reçues et de fantasmes. C’est que les découvertes scientifiques et techniques se succèdent rapidement, mais les mentalités évoluent plus lentement. Cependant, il y a une évolution qui est indéniable. « Les méthodes contraceptives efficaces, apparues dans les années 1960, se sont depuis généralisées et ont eu un effet important sur nos sociétés : condition de la femme, structure démographique… La fécondation in vitro, procédé inouï qui suscitait bien des oppositions lorsque apparut, en 1978, le premier bébé-éprouvette, s’est banalisée et est à l’origine de 1 à 2% des naissances dans les pays développés. Le clonage reproductif humain n’est-il qu’un pas de plus dans cette maîtrise croissante  de la procréation ? »[23]

 

Les bio-éthiciens sont partagés. Certains d’entre eux ont voulu cadenasser toute possibilité de clonage humain reproductif en condamnant cette technique de la manière la plus définitive. D’autres ont préféré recommander un interdit temporaire en attendant de réétudier la question plus tard. Attitude dogmatique, presque théocratique, d’une part. Attitude prudente et ouverte au débat, d’autre part.[24] Sur cette base, les pays les plus scientifiquement développés ont voulu légiférer en la matière.

2.6. Les législations. 

Je ne m’étendrai pas sur les lois encadrant le clonage thérapeutique : certains pays interdisent toute recherche sur les cellules souches embryonnaires et fœtales ; d’autres sont plus nuancés en permettant l’utilisation d’embryons surnuméraires ; certains pays, enfin, autorisent la recherche sur les cellules souches issues d’embryons de moins de 14 jours.[25] Je ne citerai comme exemple que
la Belgique qui s’est dotée, en 2003, d’une loi qui autorise le clonage non-reproductif par transfert nucléaire.

 

J’en viens aux lois concernant le clonage humain reproductif. C’est simple, tous les pays l’interdisent. La 53ème assemblée générale des Nations Unies a entériné le 9 décembre 1998, l’interdit énoncé par l’UNESCO l’année précédente. Elle qualifie le clonage humain reproductif d’offense à la dignité humaine.[26] En France, « le clonage reproductif est décrété ‘crime contre l’espèce humaine’ ; il est rigoureusement interdit et, en cas de transgression, puni de 30 ans de réclusion criminelle et d’une amende de 7,5 millions d’euros. »[27]

 

Les différentes législations sont loin de s’accorder en matière de clonage, le seul consensus sur lequel semblent se retrouver tous les États concerne le clonage humain reproductif. Cependant, personne n’est dupe. Un jour ou l’autre, un laboratoire permettra à un embryon humain cloné de se développer et ce sera la naissance du premier clone d’humain.

3. Conclusion de la première partie. 

Il était impossible de traiter du clonage d’espèces disparues sans aborder, au préalable, les techniques du clonage et tout le questionnement éthique qui s’y rapporte. Il ne faut pas y voir deux sujets différents : l’un est le prolongement de l’autre. Après avoir brièvement expliqué les aspects techniques du clonage, j’ai, dans cette première partie, essentiellement traité des problèmes éthiques soulevés par le clonage humain reproductif. Nous voici donc préparés à aborder la partie la plus spécifique, mais aussi la plus spéculative, de mon sujet.

Deuxième partie. Le clonage d’espèces disparues. 

1. De la fiction aux projets. 

Le film Jurassic Park[28], réalisé en 1993, a marqué pour longtemps l’imagination populaire. L’argument principal reposait sur l’idée que de l’ADN de plusieurs dinosaures retrouvé dans un moustique fossilisé depuis 65 millions d’années permettait à des scientifiques de cloner toute une série d’animaux de l’époque jurassique.

 

Ce qui n’était encore que de la science fiction au début de la dernière décennie, est davantage pris au sérieux aujourd’hui. Certes, il n’est pas question de dinosaures. Mais en 1997, le français Bernard Buigues découvrait un mammouth, en très bon état de conservation, dans le permafrost du nord de la Sibérie, près de Khatanga. Il le baptisa Jarkov. Ce fut le début d’une longue série de découvertes analogues. « C’est là que les paléo-généticiens du monde entier viendront prélever ce qu’ils convoitent tant : ces poils dont la kératine a conservé l’ADN et ces os dont la moelle est encore graisseuse. »[29] Pour la première fois, il apparaît que l’ADN de ces mammouths est suffisamment bien conservé pour que l’on soit capable d’en reconstituer les séquences. Le génome du mammouth sera donc bientôt décrypté. « Et si les chercheurs s’évertuent à décrypter son génome, c’est d’abord, expliquent-ils, pour y trouver, à la manière des archéologues, des informations sur l’histoire de l’animal, ses origines, ses particularités… Oui, mais : une fois le génome décrypté, rien n’empêche d’imaginer que l’on puisse l’utiliser pour modifier les informations génétiques d’un embryon d’éléphant –qui est très proche- pour créer un mammouth. »[30]

 

Pourquoi dès lors s’arrêter au mammouth ? D’autres espèces disparues pourraient être ressuscitées. Leur nombre est limité cependant, car il ne semble pas possible de retrouver de l’ADN utilisable au-delà de cent mille ans. Autrement dit, le retour du mammouth ne pourrait être accompagné que par des espèces que l’homo sapiens a connues. Ceci inclut l’autre espèce humaine présente il y a encore trente mille ans : Neandertal. Le génome complet de cet hominidé récent est sur le point d’être publié.[31] Notre cousin le plus proche pourrait être recréé. « Le reconstituer à partir d’embryons humains serait sans doute plus simple encore que de fabriquer un mammouth à partir d’un éléphant. »[32]

 

Science fiction ? Pas vraiment. Des scientifiques travaillent sur la possibilité de cloner des espèces en voie de disparition. Déjà en 2001, une compagnie privée a réussi à cloner un gaur par transfert nucléaire à partir d’une cellule adulte de gaur sur un oocyte de vache. Les mêmes projets sont envisagés sur le cheval de Przewalski et le rhinocéros de Sumatra.[33]

 

Quant aux espèces disparues, plusieurs pensent au mammouth, bien sûr, mais aussi au thylacine (le loup de Tasmanie) dont le dernier spécimen s’est éteint en 1937, mais pour lequel il nous reste un embryon conservé dans un bocal depuis 1866. Son ADN devrait être utilisable. Des manipulations génétiques pourraient nous permettre, par la suite, de ressusciter le dodo, le rhinocéros laineux, le mégalocéros, le paresseux géant et le tigre aux dents de sabre.

2. Les aspects techniques. 

Les clonages réussis jusqu’à ce jour ont été effectués à partir de cellules vivantes directement prélevées sur des animaux ou cultivées en laboratoire. Dans le cas d’espèces disparues, le matériel disponible ne serait plus une cellule vivante, mais des fragments d’ADN plus ou moins bien conservés. La recréation d’espèces disparues devrait faire appel à plusieurs techniques : le clonage reproductif par transfert nucléaire, la reprogrammation du noyau injecté, et la transgénèse.

2.1. Le clonage reproductif par transfert nucléaire. 

J’ai expliqué plus haut cette technique de clonage (cf. Première partie, § 1.2.2., p. 3), je n’y reviendrai pas. Bien sûr, dans le cas particulier d’espèces disparues, seul de l’ADN provenant de cellules différenciées serait disponible.

2.2. La reprogrammation. 

Cette technique, qui n’est encore ni bien comprise ni bien maîtrisée, est utilisée lorsque l’on ne dispose que de cellules déjà différenciées dans un animal adulte. Chaque cellule est programmée pour une fonction précise, « son ADN contient l’ensemble des gènes de l’animal, mais certains sont ‘allumés’, d’autres ‘éteints’ afin que cette cellule assure sa fonction particulière. Pour que le clonage réussisse, il faut que, après son injection dans un ovule, cet ADN se reprogramme, et que les gènes nécessaires au démarrage de l’embryon s’activent. »[34] Ce serait certaines protéines présentes dans l’ovule qui viendraient se fixer sur le noyau injecté, ce qui modifierait l’activité de ses gènes.

2.3. La transgénèse. 

La transgénèse est la modification du génome d’un organisme par l’introduction d’un fragment d’ADN dans son patrimoine génétique. Cette pratique est devenue courante et son application, très contestée par une partie du public, est connue sous le nom d’OGM (organismes génétiquement modifiés). « Cette appellation désigne des organismes vivants dans lesquels on a introduit de manière artificielle un gène étranger, appelé ‘gène d’intérêt’ ou ‘transgène’. Ce gène apporte à l’organisme une caractéristique nouvelle : par exemple, la résistance à un parasite. »[35] Cette technique est utilisée depuis 1983 dans l’agriculture. Mais les chercheurs n’en sont pas restés là. Deux veaux nés en 1998 aux Etats-Unis ont eu la particularité d’être à la fois clonés et transgéniques : « des chercheurs avaient introduit dans le patrimoine génétique de la cellule donneuse un gène étranger qui a été ensuite répliqué dans toutes les cellules embryonnaires des jeunes veaux. »[36] Le but des chercheurs était de voir si certaines substances utiles à l’homme pouvaient se retrouver directement dans le lait de vache.

2.4. Le bricolage de l’ADN abîmé. 

L’ADN est une molécule solide que l’on retrouve dans des fossiles vieux de plusieurs dizaines de milliers d’années. Mais on ne dispose alors que de petits fragments (quelques dizaines ou quelques centaines de nucléotides[37]. On vient de mettre au point un procédé qui permet d’en faire des copies lisibles. Mais il faut combler les manques et pour cela utiliser l’ADN d’une espèce vivante très voisine de l’espèce disparue. C’est la raison pour laquelle le clonage d’un dinosaure, par exemple, serait impossible puisqu’il n’existe pas d’espèce vivante proche. Mais le clonage d’espèces récemment disparues est concevable. C’est cependant au prix d’une sorte de bricolage de l’ADN qui est forcément très aléatoire.

2.5. Et si c’était vraiment réalisable ? 

L’idée d’une résurrection d’espèces disparues par la technique du clonage semble encore impossible à certains scientifiques. Un médecin biologiste spécialiste de la reproduction affirme : « L’emploi d’une cellule morte ou d’un brin d’ADN est voué à l’échec. Malgré leur bon état de conservation par le froid, les mammouths sibériens n’en sont pas moins morts et aucune de leurs cellules ne sauraient être ramenées à la vie. »[38] Tous les spécialistes ne sont pourtant pas de cet avis. Des paléo-généticiens, comme Régis Debruyne ou Catherine Hänni ne mettent pas en doute qu’une telle prouesse soit possible très prochainement. Il est urgent de lui créer un cadre légal : « Les verrous technologiques ne cessent de sauter au fil des années. Cela fait dix ans qu’on dit qu’il faut en parler, pour ne pas nous retrouver devant le fait accompli sans savoir ni quoi dire ni quoi faire. Si on peut cloner le mammouth demain, on pourra cloner Neandertal après-demain, et les morts dans les cimetières dans la foulée… Jusqu’ici la bioéthique a beaucoup légiféré sur le clonage du vivant, mais il n’y a pas de réponses pour le clonage d’êtres disparus. »[39]

3. Les problèmes éthiques posés par le clonage d’espèces disparues. 

J’ai abordé plus haut le questionnement éthique soulevé par le clonage reproductif (cf. Première partie, § 2., pp. 5-7). Seulement, et la différence est de taille, il n’y était question que du clonage humain reproductif. C’est évidemment de cette question que les bio-éthiciens se sont avant tout préoccupés. Le législateur s’est également inquiété de la possibilité de clonage humain, mais jusqu’à présent aucune loi n’encadre le clonage animal et a fortiori le clonage des espèces disparues.

 

Avons-nous le droit de cloner ou de manipuler génétiquement des animaux ? Avons-nous le droit de ressusciter des espèces animales disparues ? Est-il raisonnable de contrarier la sélection naturelle qui est la cause de leur disparition ?

 

Depuis une trentaine d’années, la notion d’éthique animale est apparue dans le milieu philosophique anglo-saxon. Il s’agit de l’étude du statut moral des animaux et donc de la responsabilité des hommes à leur égard. Entre l’homme et l’animal, il n’y a pas de différence de nature, mais une différence de degré sur un même continuum. En effet, « ce que montre la science un peu plus chaque jour est qu’il n’y a pas d’un côté l’homme et de l’autre l’animal, mais seulement un animal humain et des animaux non humains. »[40] Les questions éthiques soulevées par le clonage humain devraient donc également pouvoir être posées au sujet du clonage animal. Par ailleurs, le clonage d’espèces disparues ajoute aux questions éthiques des questions environnementales tout aussi préoccupantes.

3.1. Le clonage de sauvegarde et le clonage de réparation. 

Selon l’IUCN (International Union for Conservation of Nature), 1141 espèces sur les 5487 mammifères de la planète sont menacées d’extinction.[41] S’il est normal que des espèces disparaissent de temps à autre, on assiste ici à une véritable érosion de la biodiversité dont la cause la plus importante est l’homme, par la destruction des habitats naturels, l’introduction d’espèces envahissantes dans les écosystèmes, la chasse et la pêche excessives ainsi que la pollution. Avec la technique du clonage, l’homme pourrait avoir la possibilité d’inverser cette tendance. Il y a donc une volonté de sauvegarde des espèces les plus menacée et une idée de réparation d’un mal dont l’homme est responsable.

 

Il faut cependant se poser quelques questions : Quelle serait la qualité de l’existence d’un groupe d’animaux dont l’espèce, disparue depuis longtemps, aurait été recréée par clonage ? Quelle serait sa niche écologique dans un écosystème où il a perdu sa place ? Ces animaux seraient-ils réduits à être des phénomènes visibles dans un parc animalier ? Que pouvons-nous savoir de la place qu’ils prendraient dans l’écosystème ? Prenons l’exemple du mammouth, gigantesque mammifère des époques glaciaires. Recréer son espèce, pour la faire vivre aujourd’hui, ce serait une hérésie biologique.

 

Voilà pour ce qui concerne l’environnement. Mais qu’en est-il des questions éthiques ? Lorsqu’on voit comment l’homme dispose des animaux à sa guise, et sans égards pour eux, peut-on imaginer ce qu’il en serait d’un cheptel créé de toutes pièces ? Imaginons que l’homme ait repeuplé une partie de la toundra avec des mammouths. Est-il inconcevable qu’il se mette à consommer sa viande ?

3.2. Le cas de Neandertal. 

Nous disposerons très prochainement du génome complet de notre cousin Neandertal, dont l’espèce s’est éteinte il y a environ vingt-huit mille ans. Notre ancêtre, Homo Sapiens, et lui se sont côtoyés pendant plus de dix mille ans en Europe. Il n’y a donc pas si longtemps, notre planète comptait deux espèces humaines.[42] Quand je pense à la manière dont nous avons traité les plus faibles des peuples de notre espèce (esclavage des Africains, génocide des Amérindiens, etc.), je ne peux qu’être effrayé en pensant à la manière dont nous traiterions une autre espèce humaine. D’ailleurs, il y a tout lieu de penser que notre ancêtre Homo Sapiens est à l’origine de la disparition de Neandertal.

 

Imaginons que nous puissions cloner Neandertal. Quel serait son statut ? Serait-il considéré comme un être humain à part entière, ou bien comme un primate sur lequel on se donne le droit de faire des expériences ? « Tant qu’il s’agit de clonage d’animaux, cela ne me pose pas de problème. Ma limite personnelle, c’est Neandertal, » déclare l’archéozoologue Marylène Patou-Mathis[43] Mais tout le monde serait-il d’accord pour classer Neandertal parmi les humains ?

3.3. Conclusion. 

Le continuum entre hommes et animaux, dont je parlais plus haut, est encore loin d’être accepté par tous. Pourtant, la théorie de Darwin devrait nous ramener à nos justes dimensions. « L’évolutionnisme a sapé la construction de Descartes plus efficacement qu’aucune critique métaphysique n’avait réussi à le faire. Dans l’indignation bruyante qui s’est élevée contre l’atteinte à la dignité de l’homme par la doctrine de son origine animale, on n’a pas vu qu’en vertu du même principe c’était la totalité du monde vivant qui recevait quelque chose de la dignité de l’homme. Si l’homme est apparenté aux animaux, les animaux sont à leur tour apparentés à l’homme, et donc, par degrés, porteurs de cette intériorité, dont l’homme, le plus avancé de leur règne, est intimement conscient. »[44]

 

Et justement, si nous partageons cette dignité humaine avec les animaux non humains, ne devrions-nous pas leur étendre la prudence qui caractérise notre attitude face au clonage reproductif ? Devant la possibilité de pouvoir réaliser, d’ici quelques années, le clonage d’espèces disparues, ne devrions-nous pas appliquer le principe responsabilité cher à Hans Jonas ?

 

Attendre, donc. Mais pourquoi ? Parce que les découvertes technico-scientifiques de la biologie et de la génétique se succèdent trop rapidement à un rythme tel que nous n’avons pas le temps d’assimiler les nouveaux pouvoirs qu’elles donnent à l’homme. Nous risquons de jouer les apprentis sorciers à l’image du héros de Mary Shelley dont la créature se retourna contre lui. Plus que jamais, en matière de possibilité de clonage d’espèces disparues, l’heuristique de la peur prônée par Hans Jonas s’impose.

Bibliographie 

CARPENTIER Laurent, La renaissance des mammouths, in Le Monde 2, numéro 268, supplément hebdomadaire du journal Le Monde numéro 19966, Paris, 4 avril 2009, pp. 20-27.

 

DEBRUYNE Régis et BARRIEL Véronique, Évolution biologique et ADN ancien, in Médecine/Sciences, Volume 22, n°5, Sèvres, EDK Éditions, mai 2006.

FRENCH Andrew J. et al., Development of Human cloned Blastocysts Following Somatic Cell Nuclear Transfer (SCNT) with Adult Fibroblasts, in Stem Cells, 17 janvier 2008, en ligne sur http://stemcells.alphamedpress.org/cgi/content/abstract/2007-0252v1

GOUDET Jean-Luc, Le génome de Neandertal en passe d’être sequencé, in Futura-Sciences, 23 novembre 2006, en ligne sur http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/recherche/d/le-genome-de-neandertal-en-passe-detre-sequence_9985/#connexe. 

HOTTOIS Gilbert et MISSA Jean-Noël, Nouvelle encyclopédie de bioéthique, Bruxelles, De Boeck Université, 2001.

 

HOTTOIS Gilbert, Species Technica, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, [coll. Pour Demain], 2002.

 

JEANGÈNE VILMER Jean-Baptiste, Éthique animale, Paris, Presses Universitaires de France [coll. Éthique et philosophie morale], 2008.

 

JONAS Hans, Évolution et liberté, Paris, Payot & Rivages [coll. Bibliothèque Rivages], 2000.

 

JORDAN Bertrand, Le clonage, fantasmes et réalité, Toulouse, Éditions Milan [coll. Les essentiels], 2004.

MONTAGUT Jacques, Le clonage, Paris, Le cavalier Bleu [coll. Idées reçues], 2008. 

ROBERT Odile, Clonage et OGM. Quels risques, quels espoirs ?, Paris, Larousse, 2008.

 


[1]Laurent CARPENTIER, La renaissance des mammouths, in Le Monde 2, numéro 268, supplément hebdomadaire du journal Le Monde numéro 19966, Paris, 4 avril 2009, pp. 20-27. [2]Henri ALEXANDRE, Clonage, in Gilbert HOTTOIS et Jean-Noël MISSA, Nouvelle encyclopédie de bioéthique, Bruxelles, De Boeck Université, 2001, p. 183.

  [3]Jacques MONTAGUT, Le clonage, Paris, Le cavalier Bleu [coll. Idées reçues], 2008, p. 21.

 [4]Odile ROBERT, Clonage et OGM. Quels risques, quels espoirs ?, Paris, Larousse, 2008, p. 19.

 [5]J’utiliserai le terme oocyte mais les synonymes : ovocyte ou ovule, peuvent se trouver dans des passages cités. 

[6]Jacques MONTAGUT, Le clonage, op. cit., p. 17. 

[7]Odile ROBERT, Clonage et OGM. Quels risques, quels espoirs ?, op. cit., p. 64. 

[8]Ibidem, p. 66. 

[9]Ibidem, p. 67. 

[10] Jacques MONTAGUT, Le clonage, op. cit., p.25. cf. Andrew J. FRENCH et al., Development of Human cloned Blastocysts Following Somatic Cell Nuclear Transfer (SCNT) with Adult Fibroblasts, in Stem Cells, 17 janvier 2008, en ligne sur http://stemcells.alphamedpress.org/cgi/content/abstract/2007-0252v1. 

[11]Gilbert HOTTOIS, Clonage humain thérapeutique, in Gilbert HOTTOIS et Jean-Noël MISSA, Nouvelle encyclopédie de bioéthique, op. cit., p. 189. 

[12]Odile ROBERT, Clonage et OGM. Quels risques, quels espoirs ?, op. cit., p. 104. 

[13]Un clone n’est pas une réplique parfaite, puisqu’il ne partage avec son donneur que l’ADN nucléaire et pas l’ADN mitochondrial, les mitochondries se trouvant dans le cytoplasme. 

[14]Gilbert HOTTOIS, Clonage humain reproductif, in Gilbert HOTTOIS et Jean-Noël MISSA, Nouvelle encyclopédie de bioéthique, op. cit., p. 184. 

[15]Henri ALEXANDRE, Clonage, in Gilbert HOTTOIS et Jean-Noël MISSA, Nouvelle encyclopédie de bioéthique, op. cit., p. 183. 

[16]Ibidem, p. 184. 

[17] Jeannine ORGOGOZO-FACQ, Initiation à l’histoire des religions, Croissy-Beaubourg, Dervy, 1991, p. 33.

[18] Genèse 2, 16-17.

[19]Gilbert HOTTOIS et Jean-Noël MISSA, Nouvelle encyclopédie de bioéthique, op. cit., p. 185. 

[20] Ibidem, p. 186.

[21]Ibidem, p. 187. 

[22]Bertrand JORDAN, Le clonage, fantasmes et réalité, Toulouse, Éditions Milan [coll. Les essentiels], 2004, p. 51. 

[23] Ibidem, p. 50. 

[24] Cf. Gilbert HOTTOIS et Jean-Noël MISSA, Nouvelle encyclopédie de bioéthique, op. cit., p. 188. 

[25]C’est-à-dire avant l’apparition de ce qui sera l’ébauche d’une moelle épinière. 

[26]Jacques MONTAGUT, Le clonage, op. cit., p. 111. 

[27]Odile ROBERT, Clonage et OGM. Quels risques, quels espoirs ?, op. cit., p. 117. 

[28]Le film de Steven Spielberg, Jurassic Park, s’inspire du roman éponyme de Michael Crichton publié en 1990. 

[29]Laurent CARPENTIER, La renaissance des mammouths, in Le Monde 2, op. cit., p. 22. 

[30]Idem

Jean-Luc GOUDET, Le génome de Neandertal en passe d’être sequencé, in Futura-Sciences, 23 novembre 2006, en ligne sur http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/recherche/d/le-genome-de-neandertal-en-passe-detre-sequence_9985/#connexe. 

[32]Laurent CARPENTIER, La renaissance des mammouths, in Le Monde 2, op. cit., p. 24. 

[33]Odile ROBERT, Clonage et OGM. Quels risques, quels espoirs ?, op. cit., p. 80. 

[34]Bertrand JORDAN, Le clonage, fantasmes et réalité, op. cit., pp. 26-27. 

[35]Odile ROBERT, Clonage et OGM. Quels risques, quels espoirs ?, op. cit., p. 48. 

[36]Ibidem, p. 75. 

[37]C’est l’alignement des nucléotides qui définit le message que contiennent les gènes. 

[38]Jacques MONTAGUT, Le clonage, op. cit., p. 57. 

[39]Catherine HÄNNI in Laurent CARPENTIER, La renaissance des mammouths, in Le Monde 2, numéro 268, supplément hebdomadaire du journal Le Monde numéro 19966, Paris, 4 avril 2009, pp. 25. 

[40] JEANGÈNE VILMER Jean-Baptiste, Éthique animale, Paris, Presses Universitaires de France, [coll. Éthique et philosophie morale], 2008, p. 13. 

[41] http://www.uicn.org/

[42] http://www.hominides.com

[43]Marylène PATOU-MATHIS in Laurent CARPENTIER, La renaissance des mammouths, in Le Monde 2, numéro 268, supplément hebdomadaire du journal Le Monde numéro 19966, Paris, 4 avril 2009, pp. 24. 

[44]Hans JONAS, Évolution et liberté, Paris, Payot & Rivages [coll. Bibliothèque Rivages], 2000, pp. 33-34. 

S’affranchir d’Aristote : La cosmologie de Giordano Bruno.

 n6295574091562502234.jpg Article rédigé par Patrick Hannot

Quelques réflexions sur L’infini, l’univers et les mondes 

giordanobruno01.jpg Giordano Bruno

Le contexte.

Entre 1583 et 1586, Giordano Bruno séjourne en Angleterre sous la protection de l’ambassadeur de France. Dominicain défroqué, brouillé autant avec Rome qu’avec Genève, Bruno veut échapper aux troubles religieux qui naissent alors en France.  En 1584, Bruno expose à Londres, devant la cour de Whitehall et face à des contradicteurs anglais, sa théorie cosmologique qui s’inspire des travaux de Copernic. C’est à la suite de cette disputation, la même année, que Giordano Bruno, voulant convaincre ses contradicteurs, fait publier trois dialogues métaphysiques. Ces dialogues sont rédigés en italien. Le premier s’intitule La cène des cendres, le deuxième : La cause, le principe et l’un, et le troisième : L’infini, l’univers et les mondes « Ces trois textes, qui comptent parmi les plus importants de l’œuvre brunienne, traitent de sa vision cosmographique et, soit au travers d’un commentaire de Copernic et d’Aristote, soit par l’exposé de ses propres thèses, développent l’essentiel des éléments constitutifs de la ‘philosophie nolaine’ : infinitude de l’univers, multiplicité des mondes, immanence et transcendance de Dieu… »[1]  Dans La cène des cendres, Bruno traite de la question de l’univers. Il refuse le modèle ptoléméen et, se basant sur sa lecture de Copernic, il rejette l’existence d’un monde unique dont la terre serait le centre et propose un univers infini avec une multitude de centres. En cela il dépasse le modèle copernicien. Bruno considère que cette conception ne remet pas en cause la nature de Dieu et il tente de le prouver dans La cause, le principe et l’un. Selon lui, la diffusion infinie de l’univers est l’expression de Dieu. Il s’agit donc de concilier un univers multiple, une infinité de mondes, avec l’unicité de Dieu. Bruno rejette donc le panthéisme : un Dieu unique est l’âme du monde multiple et anime la matière. Il ne croit pas non plus à une conception divinisée de la nature[2] et démontre, dans L’infini, l’univers et les mondes, le lien entre l’infinitude de l’univers et celle de Dieu. 

giordanobrunobw2.jpg Giordano Bruno

 L’infini, l’univers et les mondes. 

Ce troisième dialogue métaphysique de Bruno est l’aboutissement de sa pensée cosmologique, le fondement de sa philosophie. Il s’agit d’un discours (il n’y a pas chez Bruno de préoccupation expérimentale) qui se compose d’une épitre liminaire adressée à Messire Michel de Castelneau[3] et de cinq dialogues entre des personnages fictifs. Les noms attribués à ces personnages donnent d’emblée une indication sur les positions qu’ils vont défendre puisqu’ils personnifient des contemporains de Bruno.[4] C’est ainsi, par exemple, que Filoteo (j’aime Dieu) représente Bruno lui-même et lui sert de porte-parole ; que Elpino, devient disciple de Filoteo en abandonnant les thèses aristotéliciennes ; que Burchio, qui représente le sens commun, défend les préjugés d’Aristote et qu’il partira sous les railleries des autres personnages gagnés aux idées de FiloteoD’emblée, Bruno affirme que l’expérience des sens est insuffisante pour comprendre l’univers. « Aucun sens ne perçoit l’infini. Aucun sens ne permet de conclure qu’il existe. L’infini, en effet, ne peut être l’objet des sens. (…) C’est à l’intelligence qu’il appartient de juger et de rendre compte des choses absentes, que le temps et l’espace éloigne de nous. »[5] Bruno rappelle ensuite la conception d’un univers infini qu’il a déjà développé dans La cène des cendres : « S’il est une raison pour qu’existe un monde bon et fini, un monde parfait et terminé, il est incomparablement plus raisonnable d’admettre l’existence d’un monde bon et infini. Parce que là où le fini est un bien par convenance et raison, l’infini l’est pas absolue nécessité. »[6] Cette nécessité dont il parle, c’est la nature même de Dieu. Bruno questionne donc ses contradicteurs : « Pourquoi la capacité infinie doit-elle être frustrée, anéantie la possibilité de mondes infinis, et amoindrie l’excellence de l’image divine qui devrait plutôt resplendir davantage dans un miroir illimité et selon le mode de son être, infini et immense ? Pourquoi devons-nous affirmer ces choses qui, une fois posées, entraînent avec elles tant d’inconvénients, et qui sans favoriser les lois, la religion, la foi ou la moralité, détruisent tant de principes de la philosophie ? Comment voulez-vous que Dieu, quant à la puissance, à l’opération et à l’effet qui, en lui, sont une même chose, soit limité et soit la limite de la convexité d’une sphère plutôt que, pour ainsi dire, la limite illimitée d’une chose illimitée ? »[7] C’est par un raisonnement logique qui part du concept d’un Dieu infini que Bruno en déduit l’infinitude de l’univers car, dit-il, « là où la puissance active est infinie, le sujet d’une telle puissance, par voie de conséquence, est infini. »[8] Cet univers est composé de mondes multiples : « une infinité de terres, une infinité de soleils, et un éther infini. »[9] Pour Bruno, cette multitude de terres semblables à la notre « révèle en acte une terre infinie, non comme un seul continuum, mais comme un tout composé de leur multitude innombrable. »[10] À cet univers infini, immobile, il est inutile de chercher un moteur. Les astres se meuvent grâce à un principe interne et non grâce à un moteur externe ; « Le mobile, comme le moteur est infini, et l’âme mouvante et le corps mû se retrouvent en un sujet fini –je veux dire en chacun des astres mondains. »[11]

 0000429copernic400.jpg Nicolas Copernic

 Les sources de Giordano Bruno

Les conceptions de Giordano Bruno ont été élaborées à partir de sa découverte de l’œuvre de Nicolas Copernic dont il a été l’un des rares lecteurs alors qu’il était encore un tout jeune moine.[12] Si Copernic est l’une des sources principales de la cosmologie de Bruno, il faut également mentionner Nicolas de Cues. Ce savant ecclésiastique, qui était cardinal alors que Bruno n’était encore qu’un enfant, fut le premier à rompre avec la conception aristotélicienne du monde. Pendant l’Antiquité et au début du Moyen Âge, les conceptions cosmologiques étaient multiples. Il faut attendre le XIIIème siècle pour les conceptions d’Aristote provoquent un intérêt grandissant.[13] Thomas d’Aquin les commente dans la Somme théologique qu’il écrit à partir de 1266. « Les commentaires de Thomas d’Aquin sur la Physique et sur le traité Du ciel d’Aristote traitent (…) le problème de la possibilité d’un corps infini et celui de la pluralité des monde. »[14] Lorsque Giordano Bruno découvre Copernic et Nicolas de Cues, le thomisme et les commentaires d’Aristote sont depuis deux siècles la « doctrine officielle. » C’est contre elle que Bruno va s’élever. Une révolution (plus que) copernicienne. Il est évidemment curieux d’employer cette expression moderne pour qualifier l’œuvre d’un philosophe qui vécut une génération seulement après Copernic. Mais que l’on me permette ce trait d’humour puisque Giordano Bruno, non seulement bouleverse les idées reçues en ouvrant de nouvelles perspectives à la compréhension de notre univers, mais en le faisant il dépasse la cosmologie élaborée par Nicolas Copernic dans Révolutions des orbes célestes en 1530. En effet, Copernic instituait l’héliocentrisme tout en maintenant la vision des sphères emboîtées qui est celle d’Aristote. Ce n’était, en somme, qu’un changement de perspective, mais qui impliquait des conséquences que Giordano Bruno fut le premier à dégager. « En exorcisant les astres, étoiles ou planètes ou satellites, des firmaments solides qui les portaient, Bruno s’opposait maintenant au copernicanisme d’où il avait tiré l’essentiel de sa propre intuition. »[15] 

aristote.jpg Aristote

Le dépassement d’Aristote

Dans L’infini, l’univers et les mondes, Giordano Bruno se positionne clairement, par la voix de Filoteo, comme un opposant à la doctrine cosmologique d’Aristote. « Si l’on devait définir d’un seul mot la cosmologie de Bruno –infinité mise à part-, le choix tomberait sans doute sur ‘homogénéité’. Son univers est uniforme à tout point de vue : étant infini, il n’a ni centre ni périphérie ; la matière qui le compose est partout la même ; il n’est pas divisé en sphères ni en lieux différents ; les mêmes lois expliquent les changements des corps terrestres ainsi que le mouvement des corps célestes. Bref, sous maints aspects la physique de Bruno s’oppose radicalement à celle d’Aristote. »[16] En critiquant les arguments de la Physique ou du traité Du ciel d’Aristote, Bruno « s’engage sur un terrain qui touche en même temps à la science et à la religion et où s’entrecroisent (…) les voies multiples qui conduiront au monisme et à la constitution d’une nouvelle physique indépendante à la fois du dogmatisme biblique et des préjugés aristotéliciens. »[17]  Ainsi, Giordano Bruno, qui pourtant n’utilisait que la dialectique et la logique tant il se méfiait de l’expérience des sens, peut être considéré comme un précurseur de la science. De même, lui, le dominicain défroqué, qui fut excommunié par les calvinistes, pourrait être considéré comme un précurseur du déisme largement partagé deux siècles après lui. Incontestablement, Giordano Bruno, qui n’est pourtant pas perçu comme un philosophe majeur, fut un penseur incontournable du bouleversement des idées à l’époque de la Renaissance. Il finit, comme chacun sait, sur le bûcher le 17 février 1600, victime de l’intolérance du pouvoir religieux. 

Indications bibliographiques des ouvrages consultés 

BRUNO Giordano, L’infini, l’univers et les mondes, trad. fr. Bertrand Levergeois, Paris, Berg International, 2006. 

DEL PRETE Antonella, Bruno, l’infini et les mondes, Paris, Presses universitaires de France, 1999. 

NAMER Émile, Giordano Bruno, Paris, Éditions Seghers, 1966. 

SEIDENGART Jean, Mersenne, lecteur et critique de l’infinitisme brunien, in DAGRON Tristan, VÉDRINE Hélène, Mondes, formes et société selon Giordano Bruno, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 2003. 

VÉDRINE Hélène, La conception de la nature chez Giordano Bruno, Paris, Librairie philosophique J. Vrin [coll. De Pétrarque à Descartes], 1967. 

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[1] Bertrand LEVERGEOIS, La vie et l’œuvre de Giordano Bruno, in Giordano BRUNO, L’infini, l’univers et les mondes, Paris, Berg International, 2006, p.10. 

[2] Comme on la trouvera chez Spinoza.

[3] L’ambassadeur de France à Londres. 

[4] Bertrand LEVERGEOIS, La traduction, in Giordano BRUNO, L’infini, l’univers et les mondes, op. cit., pp. 33-34. 

[5] Giordano BRUNO, L’infini, l’univers et les mondes, op. cit., p. 58. 

[6] Ibidem, p. 63. 

[7] Ibidem, p. 67. 

[8] Ibidem, p. 75. 

[9] Ibidem, p. 86. 

[10] Idem

[11] Ibidem. p. 72. 

[12] Né à Nola en 1548, Filippo Bruno est devenu moine dominicain à l’âge de 17 ans. 

[13] Antonella DEL PRETE, Bruno, l’infini et les mondes, Paris, Presses Universitaires de France, 1999, pp. 7-35. 

[14] Idem, pp. 19-20. 

[15] Émile NAMER, Giordano Bruno, Paris, Éditions Seghers, 1966, p. 40. 

[16] Antonella DEL PETRE, Bruno, l’infini et les mondes, op.cit., pp. 55-56. 

[17] Hélène VÉDRINE, La conception de la nature chez Giordano Bruno, Paris, Librairie philosophique J. Vrin [coll. De Pétrarque à Descartes], 1967, p. 149. 

Le psychologue Patrick Hannot

 

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Chère lectrice, cher lecteur,

Je me nomme Patrick Hannot. Je suis psychologue clinicien et psychanalyste. Mon cabinet privé se situe à Bruxelles.

Ma formation est multiforme. J’ai bien sûr une maîtrise en psychologie clinique (ULB), mais je suis aussi agrégé de philosophie (ULB) et diplômé en théologie protestante (FUTP). Je suis actuellement doctorant en philosophie, attaché au Centre Interdisciplinaire d’Étude des Religions et de la Laïcité (ULB).

Depuis juin 2009, je publie occasionnellement quelques articles sur des sujets qui me passionnent ou qui me préoccupent. 

Ici, sur la colonne de droite, se trouvent les catégories de sujets que j’ai déjà traités. N’hésitez pas à me contacter.

 

 

La reproduction des articles publiés sur ce blog est soumise à autorisation préalable de l’auteur.

 

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Remarques psychanalytiques sur le Da Vinci Code de Dan Brown.

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Autant dire tout de suite que Dan Brown connaît la recette pour rédiger un bon best-seller. Elle est simple : « Commencez par des secrets incroyablement convaincants et puissants, jetez un homme ordinaire (et une belle femme) dans de l’action rapide aux enjeux élevés pour qu’il découvre ces secrets malgré une menace imminente contre la civilisation , confrontez les personnages à des sociétés secrètes obscures et puissantes dont personne ne soupçonnait l’existence jusqu’alors, concentrez leur esprit sur des complots si complexes que le lecteur ne pourra jamais établir un plan de l’intrigue, et enrobez le tout d’action suffisamment rapide pour que le lecteur oublie les personnages de papier mâché et les lacunes de l’intrigue. »

Pour bien comprendre le Da Vinci Code, il est intéressant de le considérer comme le second tome des aventures de son héros, un universitaire américain nommé Robert Langdon. Le premier tome s’appelle Anges et Démons, roman qui précède le Da Vinci Code mais qui a été traduit en français postérieurement. Si les incohérences, les inventions, les déformations et les falsifications du Da Vinci Code sont agaçantes, dans Anges et Démons, il faut leur adjoindre une niaiserie et une invraisemblance qui perturbent le plus bienveillant des lecteurs cultivés.

Dans les deux romans, le suspense repose sur un secret que le héros doit découvrir après un parcours quelque peu initiatique. Dans Anges et Démons, le secret porte sur l’existence d’une secte, les Illuminati, prétendument composée de scientifiques travaillant à la perte de l’Église dont ils seraient les farouches adversaires. Galilée en aurait été un Grand Maître. Cette organisation qui aurait traversé les siècles depuis la Renaissance, ourdirait des complots machiavéliques suffisamment puissants pour tenir en échec l’Église Catholique. Dans le Da Vinci Code, le secret est que Jésus aurait eu une descendance grâce à Marie-Madeleine qui aurait été sa compagne. Cette descendance aurait donné naissance à la dynastie des Mérovingiens. Ce secret extraordinaire, nature même du Graal, serait gardé par une mystérieuse société, le Prieuré de Sion, tandis que l’Église catholique, et en particulier l’Opus Dei, chercherait à le faire disparaître. Leonardo da Vinci, qui aurait été Grand Maître du Prieuré de Sion, aurait transmis un message codé depuis la Renaissance pour livrer le secret du Graal, à savoir que l’Église chrétienne avait été confiée par Jésus à Marie-Madeleine et à sa descendance.

L’engouement populaire pour le Da Vinci Code semble, à première vue, incompréhensible. Il ne faut pas en chercher les raisons dans les talents d’écrivain de l’auteur ni même dans le suspense du récit, mais plutôt dans les thèses qui sont évoquées dans le roman. Ces thèses, je dirais même que le Da Vinci Code ne fait pas que les utiliser, il les défend. Car il y a une malhonnêteté dans l’attitude de Dan Brown lorsqu’il affirme : « Dans mon livre, je révèle un secret qui est murmuré depuis des siècles. Je ne l’ai pas inventé. C’est la première fois que ce secret est dévoilé dans un thriller à succès. » Il fait également précéder ses romans d’une note qui précise que tout ce qui s’y trouve est « factual », c’est-à-dire reposant sur des faits, sous-entendus avérés. Il y a un risque ici, car le lectorat de Dan Brown est tellement vaste qu’il atteint ceux qui ne lisent que très rarement et qui ne sont pas culturellement armés pour faire la part entre la fiction et la réalité.

Examinons les sources de Dan Brown. Tout commence par sa lecture d’un ouvrage ésotérique, Holy Blood, Holy Grail., traduit en français sous le titre : L’énigme sacrée. Ses auteurs sont Michael Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln. Ce ne sont aucunement des spécialistes de l’histoire religieuse, mais tous trois s’intéressent à l’ésotérisme et aux mystères historiques. Ce livre a manifestement influencé Dan Brown. D’ailleurs l’un des personnages clef du Da Vinci Code, Sir Leigh Teabing, doit son prénom à Richard Leigh et son nom, Teabing, est une anagramme de Baigent. Ces trois auteurs ont l’enthousiasme des autodidactes, mais ils en ont également l’imprécision. Avec une grande honnêteté ils ont reconnu que « L’énigme sacrée a été sérieusement remis en question en ce qui a trait à ses recherches, à ses méthodes, à ses conclusions et ainsi de suite. La plupart des chercheurs qui possèdent une expertise dans les domaines qu’aborde le livre ne lui accordent, au mieux, aucune crédibilité, ou bien trouvent qu’il appuie le canular que constitue, aux yeux de nombreux spécialistes, le Prieuré de Sion. » La documentation de Dan Brown est donc douteuse. Des journalistes ont pu établir qu’elle reposait en grande partie sur la fréquentation de sites Internet américains qui mettent en scène des théories du complot. Ces sites flirtent souvent avec le révisionnisme, l’antisémitisme et l’extrême droite. Les théories du complot connaissent un immense succès aux USA. « Les Américains croient volontiers aux complots. Ils ne sont pas surpris quand on leur dit qu’une partie des élites veulent du mal aux bons citoyens. »

Voici donc ce qui constitue le ressort du Da Vinci Code. Nous sommes victimes d’un complot. L’Église catholique cache depuis toujours la vérité aux chrétiens. Nous sommes ici confrontés à ce que l’historien des sciences Pierre-André Taguieff appelle un imaginaire manichéen où «le mythe du complot ou la mythologie conspirationniste, qui se constitue autour de la thèse selon laquelle les complots on fait, font et feront l’Histoire, c’est-à-dire constituent la clé de l’histoire. » Cette vision paranoïaque de l’Histoire est proche de ce que l’on appelle le délire interprétatif. De quoi s’agit-il exactement ?

Il faut avant tout préciser que « la paranoïa a des formes individuelles et institutionnelles, sociales et culturelles. Tout le monde a probablement en soi au moins un germe de paranoïa. » Du point de vue clinique, la paranoïa est un trouble de la personnalité, de structure psychotique, qui peut se traduire par un état délirant survenant à l’âge adulte. Le délire paranoïaque présente un mécanisme interprétatif très systématisé. C’est donc un délire cohérent et le sujet qui en souffre est convaincu de la véracité de ses interprétations. Il convient d’ajouter que le délire paranoïaque se retrouve chez des sujets qui possèdent un moi hypertrophié et qui sont extrêmement rigides, incapables de se remettre en question. Selon Freud , c’est le mécanisme de la projection qui est à l’œuvre dans la paranoïa. Il s’agit, pour le sujet, de rejeter vers l’extérieur une perception intolérable à l’intérieur. Il y a donc projection d’un contenu refoulé vers l’extérieur, mais il y a retour. Ce qui a été aboli au-dedans revient du dehors et s’accompagne d’un déni de la réalité. C’est ainsi qu’une pulsion agressive inavouable peut revenir, après transformation, sous la forme d’un délire de persécution. Il s’agit d’un mécanisme de défense contre une pulsion inacceptable en particulier la haine et l’agressivité.

C’est ce mécanisme qui est à l’œuvre, sous une forme romanesque, dans le Da Vinci Code. L’Église est dénoncée comme organisatrice d’un complot du silence. Elle nous cacherait une vérité : le mariage de Jésus.

Nous avons vu quel était le ressort du Da Vinci Code, abordons maintenant l’énigme éponyme. Les œuvres de Leonardo da Vinci seraient codées dans le but de transmettre la notion de Féminin sacré et le souvenir du mariage de Jésus. Dan Brown va jusqu’à affirmer que Leonardo était un féministe ! Il s’agit non seulement d’un anachronisme mais aussi d’une preuve que l’auteur ne connaît pas son sujet. Le génie de la Renaissance était non seulement amateur d’adolescents mais aussi, probablement tourmenté par sa sexualité, profondément fasciné par l’ambiguïté. Les jeunes hommes qu’il représente dans ses dessins et ses peintures sont extrêmement féminins. C’est l’hypothèse soutenue par Freud dans une étude sur Leonardo . Dans la Cène, c’est bien Jésus et ses douze apôtres qui sont représentés. Selon la tradition, l’apôtre Jean est représenté très jeune aux côtés de Jésus, avec toute l’ambiguïté voulue. Il ne s’agit donc pas du banquet de noce de Jésus où il figurerait avec Marie-Madeleine et tous les apôtres sauf Jean, mais bien de la Cène, représentée selon la tradition.

Il reste que le mariage de Jésus et la place de la femme dans l’Église sont des sujets à la mode qui passionnent un grand nombre de chrétiens. Nous abordons ici la thèse défendue par Dan Brown. Elle n’est pas neuve, même si la construction sociale du féminisme au cours de ces trois dernières décennies a influencé notre conception des origines du christianisme. Il est à noter que le féminisme de Dan Brown n’est que de pure façade. La place du père est omniprésente dans le roman. L’héroïne, Sophie Neveu, est orpheline. Elle rappelle les difficultés relationnelles qu’elle a avec son grand-père, assassiné au début du roman, pour qui elle éprouve néanmoins une admiration sans borne. C’est lui qui était détenteur d’un savoir et d’un secret. C’est avec l’aide de Robert Langdon, figure paternelle de substitution, qu’elle va partir à la recherche des secrets du grand-père. Elle finira par découvrir que sa grand-mère s’est volontairement mise à l’écart. Nous sommes donc dans un univers d’hommes. Ils ont le pouvoir et la connaissance. Le nom même de la jeune fille, Neveu, évoque une un lien familial symbolique masculin avec l’universitaire. C’est à croire qu’elle n’est femme que pour les besoins du roman.

Un autre élément très présent dans le Da Vinci Code, c’est le masochisme. Cilice et flagellation du tueur, bien sûr, mais aussi sacrifice des grands-parents et sacrifice des gardiens du secret. Évocation du symbole masochiste par excellence, le Graal, que la tradition considère être le calice qui reçut le sang de Jésus, symbolique à la Cène et réel au Calvaire, est détourné. Il se personnifie en une Marie-Madeleine rejetée par l’Église qu’elle aurait du diriger, prétend Dan Brown. Les prétendus gardiens du secret ne le révèlent pas. N’est-ce pas une manière de souffrir en silence, un peu comme un masochiste qui patiente en attendant son triomphe ? Le masochisme règne dans le Da Vinci Code comme il règne dans le christianisme, où à l’instar d’autres religions antiques, le dieu se sacrifie.

Précisément, quelle est la place de Marie-Madeleine dans la vie de Jésus ? Les évangiles canoniques ne disent rien au sujet de la vie sentimentale ou sexuelle de Yeshua ben Yosef que nous connaissons sous le nom de Jésus. Nous savons que le personnage de Marie-Madeleine est une construction tardive, symbole de la courtisane repentie, créée à partir de plusieurs Myriam et notamment Myriam de Magdala. Les idées reprises par Dan Brown reposent sur une lecture de certains évangiles apocryphes. Les textes apocryphes constituent un corpus ouvert extrêmement riche qui illustre le foisonnement des approches doctrinales des premiers siècles du christianisme, chaque évangile défendant une doctrine particulière. Le gnosticisme, qui n’est qu’une de ces approches, est initiatique, fondé sur le dualisme métaphysique (dieu du mal, dieu du bien, principe masculin, principe féminin). Il voit, en Jésus et Marie-Madeleine, le couple rédempteur qui serait le pendant du couple originel, Adam et Ève. Cette interprétation peut avoir ses adeptes, mais elle est très loin d’une vérité historique.

Ce qui est intéressant, c’est de constater que Dan Brown se base sur un christianisme marginal pour contester un christianisme officiel. À aucun moment, il ne met en doute les fondements de la foi chrétienne. La dévotion à la Déesse Mère existe depuis longtemps dans le christianisme. Dan Brown propose un glissement de la mère à la compagne de Jésus. Il s’agit d’actualiser et de normaliser Jésus en lui donnant une sexualité. Il s’agit d’en faire un personnage proche des hommes du 21ème siècle. Si le Da Vinci Code détériore quelque peu l’image de l’Église catholique, il renforce la construction sociale d’un christianisme non-conformiste.

Patrick Hannot

Léonard de Namur et le délit d’homophobie.

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Nous avons l’habitude des déclarations intempestives de M. André-Mutien Léonard, évêque de Namur. Ses récents propos sur l’euthanasie, l’avortement et l’homosexualité ne devraient donc surprendre personne. Il y a pourtant, j’en conviens, de quoi rester pantois devant l’inadaptation de cet homme au monde dans lequel il vit. Je ne pousserai donc pas d’exclamations indignées en réponse aux déclarations de ce responsable de l’Église catholique. D’autres l’ont fait avant moi, y compris dans les rangs de son Église. Par ailleurs, des associations réagissent, dans une démarche citoyenne, en portant plainte au Centre pour l’égalité des chances pour tenue de propos homophobes et incitation à la violence. Cette plainte n’a aucune chance d’aboutir, mais il est bon de rappeler à M. Léonard qu’il a commis un délit.Avant de donner quelques pistes de réflexion pour l’analyse des propos tenus par l’évêque Léonard, il convient de rappeler que cet homme n’est pas un cas unique en son genre et qu’il est couvert par sa hiérarchie. N’en déplaise aux catholiques progressistes, force est de constater que les paroles de M. Léonard s’inscrivent parfaitement dans la position officielle de l’Église catholique en ces matières. Le précédent pape, M. Karol Wojtyla n’avait-il pas déclaré devant le parlement polonais que l’avortement était le génocide de notre époque ? « Prononcées dans le contexte polonais, des paroles de ce genre établissent une effroyable équation entre Holocauste et avortement, entre une femme qui avorte et un SS qui jette un enfant juif dans un four crématoire. » On sait que M. Joseph Ratzinger, le pape actuel, a été le principal idéologue de son prédécesseur et l’on ne peut s’étonner que, sous sa direction, l’Église catholique considère contre nature « l’avortement, la contraception (préservatif compris), le divorce, la recherche scientifique sur les cellules souches, l’homosexualité et, bien sûr, l’euthanasie ou la décision d’un malade en phase terminale, soumis à d’indicibles souffrances, de ne pas prolonger sa torture. Dans tous ces domaines, qui vont en s’élargissant avec les progrès de la science, Joseph Ratzinger continue de répéter qu’un parlement et un gouvernement qui approuveraient des lois ‘contre nature’ deviendraient ipso facto illégitimes, même s’ils ont été élus selon les règles de la démocratie constitutionnelle. »On le voit, l’Église catho lique n’a que faire de la démocratie. Elle s’inscrit par sa nature même et par les positions qu’elle prend dans la volonté d’établissement d’une théocratie et il n’est pas étonnant de constater que le représentant du Vatican aux Nations Unies s’aligne très souvent sur le vote des délégués des États théocratiques islamiques. M. André-Mutien Léonard est donc tranquille. Malgré les protestations soulevées par ses propos, il restera en place et l’Église catholique belge n’apportera que des nuances sur la forme.Il est donc plus important de comprendre la position des conservateurs de tous bords. Car ne nous leurrons pas, la position de l’évêque Léonard est partagée par les protestants évangéliques, par les juifs fondamentalistes et par les musulmans dans leur grande majorité. Le libéralisme religieux est malheureusement minoritaire et l’utilisation de la raison pour éclairer sa foi est un phénomène très rare parmi les croyants. Le conservatisme religieux repose en fait sur l’idée que Dieu intervient dans l’Histoire et qu’il impose à l’homme ses lois. C’est une sorte de renversement de la réalité historique qui montre que les hommes se sont organisés en sociétés, qu’ils ont pour cela créé des lois et qu’ils les ont sacralisées en les attribuant aux dieux qu’ils s’inventaient. Les rois et les prêtres ont été les castes bénéficiaires de ce système qu’elles ont évidemment toujours cherché à maintenir. L’évolution de l’humanité nous conduit, depuis cinq siècles, à nous libérer de ce système pour redonner à l’homme son autonomie (c’est-à-dire littéralement sa ‘propre loi’). La Renaissance, la Réforme, les Lumières, la Laïcité ont été autant de clartés sur le chemin de l’autonomie de l’homme et elles représentent autant de cibles à abattre pour les conservateurs religieux.

Il est toujours étonnant de constater que des hommes du 21ème siècle acceptent que leur normes de vie soient des textes écrits 6 ou 7 siècles avant notre ère et reposant eux-mêmes sur des traditions orales plus anciennes encore. Il est étonnant de voir que des occidentaux prétendent se conformer à des usages du Proche-Orient ancien. Tout cela sans tenir compte de l’abîme qu’il y a entre les contextes, tant au point de vue historique que politique, géographique, économique, etc. Mais soit. Admettons. Je sais que les textes bibliques revêtent une grande importance pour beaucoup de chrétiens. Encore faut-il comprendre ce qu’on lit. Cela me semble impossible si l’on ne remet pas ces textes dans leur contexte. À défaut de cela on peut faire dire aux textes anciens, bibliques ou autres, à peu près n’importe quoi. Certains ne s’en gênent pas. M. Léonard est le pur produit d’une Église qui s’est bâtie sur des interprétations, des légendes et des non-sens. Le retour au texte biblique, tels que les Réformateurs l’ont préconisé, suppose l’utilisation de la raison et donc une lecture critique.

Dès que ce principe d’examen du texte biblique à la lumière de la raison est établi, les fondements du conservatisme religieux disparaissent. Il serait trop long ici de remettre dans leur contexte les rares textes bibliques condamnant l’homosexualité, par exemple. Peut-être un jour écrirai-je un article à ce sujet. Je me bornerai aujourd’hui à recommander deux livres tous deux publiés aux Éditions Labor et Fides.

Le premier est écrit par Thomas Römer, professeur d’Ancien Testament à la Faculté de théologie de Lausanne, et Loyse Bonjour, théologienne. Leur ouvrage a pour titre : « L’homosexualité dans le Proche-Orient ancien et la Bible ». Il s’agit d’un parcours historique et informatif à la recherche de la conception que les sociétés du Proche-Orient ancien et de la Bible avaient des relations amoureuses et sexuelles entre hommes et du statut qu’elles leur accordaient.

Le second est un ouvrage collectif élaboré par la Commission théologique de la Fédération des Églises Protestantes de la Suisse. Il s’intitule : « Qui a peur des homosexuel-les ? »

C’est une bonne question.

Patrick Hannot

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